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L’inflation de la notion de besoin

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Le mot « besoin » possède une force normative considérable. Dire que quelqu’un désire quelque chose n’implique pas encore que cette chose doive lui être fournie. Dire qu’il en a besoin modifie immédiatement la structure du problème : un besoin semble appeler une réponse, parfois même créer une obligation.

C’est précisément pour cette raison qu’il faut être prudent dans l’usage du concept. Or nous avons tendance à qualifier de « besoins » un nombre croissant de biens, de services, d’activités ou de style de vie. Le téléphone devient un besoin, puis l’accès permanent à Internet, les loisirs sont des besoins, voyager peut devenir un besoin, disposer d’un logement d’une certaine taille, vivre seul, posséder une voiture ou disposer régulièrement de temps pour soi peuvent également être présentés comme tels.

Le problème n’est pas que ces choses seraient insignifiantes. Beaucoup peuvent contribuer fortement au bien-être et certaines peuvent même, dans certaines circonstances, devenir pratiquement indispensables.

Le problème apparaît lorsque le terme « besoin » devient une manière de faire passer implicitement une préférence, un intérêt ou un moyen utile dans une catégorie normative beaucoup plus exigeante.

Car, derrière le mot « besoin », se cache souvent une question plus importante encore : qu’est-ce que les autres nous doivent ?

Un besoin de quoi, et pour quoi ?

Une première difficulté vient de la manière dont nous formulons les besoins. Nous disons :

« J’ai besoin d’une voiture. »

« J’ai besoin de vacances. »

« J’ai besoin d’un appartement plus grand. »

« J’ai besoin d’un travail. »

Mais ces propositions sont généralement incomplètes.

Un besoin possède normalement une structure relationnelle : X a besoin de Y pour pouvoir atteindre ou préserver Z. Nous avons besoin d’eau pour survivre. Nous pouvons avoir besoin d’un traitement pour préserver notre santé. Nous pouvons avoir besoin d’un moyen de transport pour accéder à notre emploi. Une fois cette structure explicitée, beaucoup de prétendus besoins changent de nature.

Pour la voiture, le besoin fondamental peut être la mobilité ou l’accès à l’emploi et la voiture est alors le moyen envisagé pour le satisfaire. Il faut ensuite examiner les alternatives : transports publics, vélo, covoiturage, mobilité partagée, marche ou proximité du lieu de travail. La voiture ne devient indispensable que si aucune alternative raisonnable ne permet d’atteindre l’objectif. L’obligation corrélative éventuelle porte alors sur la préservation d’un accès raisonnable à l’emploi ou sur la mise à disposition de moyens de déplacement adaptés, et non nécessairement sur la fourniture d’une voiture.

Pour le voyage, le besoin fondamental peut être le repos, la découverte, le maintien de relations ou la participation à une vie sociale et le voyage est alors le moyen envisagé pour y répondre. Les alternatives peuvent inclure le repos à domicile, des activités locales, des rencontres à distance ou des formes de loisirs moins coûteuses. Le voyage à l’étranger ne devient nécessaire que si aucune autre solution raisonnable ne permet de satisfaire le besoin fondamental invoqué. L’obligation corrélative éventuelle peut alors porter sur des conditions générales de repos, de participation sociale ou de maintien des relations, mais pas automatiquement sur la fourniture ou le financement d’un voyage.

Pour le logement, le besoin fondamental peut être la sécurité, la stabilité ou la possibilité de préserver son autonomie et un appartement plus grand, une pièce supplémentaire ou une localisation déterminée constituent alors les moyens envisagés. Les alternatives peuvent être un logement plus petit, une colocation, un aménagement différent de l’espace ou un logement situé dans un autre quartier. Un logement particulier ne devient nécessaire que si aucune alternative raisonnable ne permet de disposer de conditions de vie décentes et sûres. L’obligation corrélative éventuelle porte donc sur l’accès à un logement décent et sûr, non nécessairement sur la fourniture du logement préféré.

Pour le travail, le besoin fondamental peut être l’accès à des ressources, l’autonomie ou la participation sociale et un emploi déterminé est alors le moyen envisagé pour le satisfaire. Les alternatives peuvent être une aide sociale, une épargne, une activité indépendante, une formation ou d’autres formes de soutien. Un emploi particulier ne devient nécessaire que si aucune alternative raisonnable ne permet de préserver les ressources ou l’autonomie de la personne. L’obligation corrélative éventuelle porte donc plutôt sur l’accès à des ressources, à l’autonomie ou à la participation sociale que sur la fourniture d’un emploi déterminé.

La distinction entre le besoin et le moyen permettant de le satisfaire devient alors essentielle.

Nous pouvons avoir besoin de nous nourrir sans avoir besoin d’un aliment particulier ; le besoin fondamental peut être la mobilité sans que l’automobile soit le moyen requis ; le besoin de relations sociales peut être satisfait par différents moyens sans imposer à autrui de nous inviter au restaurant ; le besoin de repos peut être satisfait sans que le voyage à l’étranger constitue le moyen nécessaire ni qu’une obligation de le financer en découle.

Un moyen peut devenir circonstanciellement nécessaire sans devenir pour autant un besoin humain fondamental.

Important subjectivement et important objectivement

Il faut également distinguer ce qui est important subjectivement de ce qui est important objectivement.

Une chose est importante subjectivement lorsqu’elle compte beaucoup pour une personne, compte tenu de ses goûts, de son histoire, de ses habitudes ou de son projet de vie. Une chose est importante objectivement lorsqu’elle est nécessaire à la préservation de conditions fondamentales de l’existence ou de l’autonomie, indépendamment de l’intensité particulière avec laquelle une personne la désire.

Cette distinction ne signifie pas que l’importance subjective serait illégitime ou négligeable. Elle signifie seulement qu’elle ne suffit pas, à elle seule, à établir l’existence d’un besoin au sens normatif fort.

Voyager peut être extrêmement important pour une personne. Le besoin fondamental peut alors être le repos, la découverte, le maintien de relations ou la participation à une vie sociale. Le voyage constitue le moyen envisagé pour y répondre. Dans la plupart des situations, voyager n’est pas objectivement nécessaire à la survie ou au maintien des capacités fondamentales d’agir, et cette importance ne crée donc pas automatiquement une obligation pour autrui de fournir ou de financer un voyage. Respirer, en revanche, est objectivement nécessaire à la vie, même si nous n’éprouvons pas toujours subjectivement le besoin de respirer avec la même intensité que nous ressentons le désir de voyager.

L’exemple montre que l’intensité d’un désir et la nécessité objective d’une chose ne coïncident pas toujours. Une personne peut dire sincèrement : « J’ai besoin de voyager », parce que le voyage est devenu essentiel son équilibre personnel. Cette affirmation peut être vraie au niveau subjectif. Elle ne signifie pas encore que voyager constitue un besoin objectif comparable à respirer, se nourrir ou recevoir des soins indispensables, ni qu’une obligation corrélative de fournir un voyage incombe à quelqu’un.

La question pertinente devient alors double :

Cette chose est-elle importante pour cette personne ? et Est-elle objectivement nécessaire à la satisfaction d’un besoin fondamental ?

La première question concerne la valeur subjective, les préférences et les projets individuels. La seconde concerne les conditions générales de la vie, de la santé, de l’autonomie ou de la participation sociale.

Cette distinction permet d’éviter deux erreurs opposées. La première consisterait à nier toute importance aux préférences individuelles. La seconde consisterait à transformer toute préférence intensément ressentie en besoin objectif, puis en droit opposable à autrui.

Le caractère intuitif des distinctions

Ces distinctions peuvent sembler abstraites, mais elles correspondent souvent à des intuitions ordinaires.

Nous distinguons spontanément le besoin de manger du besoin de travailler et du besoin sexuel, même si ces trois expressions utilisent le même mot.

Le besoin de manger renvoie à une condition biologique fondamentale. Sans nourriture, l’organisme ne peut pas se maintenir durablement. Il s’agit d’un besoin dont la nécessité objective est relativement claire, et qui peut justifier une obligation de ne pas priver arbitrairement autrui de nourriture ainsi que, dans certaines circonstances, une obligation positive d’assistance.

Le besoin de travailler est d’une autre nature. Une personne peut avoir besoin de travailler pour obtenir un revenu, préserver son autonomie, participer à la vie sociale ou donner une structure à son existence. Mais le travail n’est pas toujours le besoin lui-même : il est souvent un moyen de satisfaire d’autres besoins, notamment matériels et sociaux. Une personne peut satisfaire ces mêmes besoins par une aide sociale, une épargne, une activité indépendante ou d’autres formes de soutien. L’obligation éventuelle porte donc plutôt sur l’accès à des ressources, à l’autonomie ou à la participation sociale que sur la fourniture d’un emploi déterminé.

Le besoin sexuel est encore différent. Il peut être subjectivement très important pour certaines personnes et jouer un rôle dans leur bien-être, leur intimité ou leur projet familial. Mais le fait qu’une personne ressente un besoin sexuel ne crée pas pour autant une obligation pour une autre personne de le satisfaire. Le besoin fondamental éventuellement invoqué peut être l’intimité ou la relation affective et une relation librement consentie peut en être un moyen, mais elle ne constitue pas une prestation due par une personne déterminée. L’importance d’un besoin pour celui qui l’éprouve ne suffit donc pas à déterminer le contenu des obligations d’autrui.

Ces exemples montrent que le mot « besoin » recouvre plusieurs réalités : une nécessité biologique, un moyen de satisfaire une exigence matérielle ou sociale, et une aspiration personnelle pouvant être très intense. L’usage du même terme ne doit pas nous faire croire que ces réalités possèdent automatiquement le même statut moral ou juridique.

L’intuition ordinaire nous conduit déjà à distinguer :

  • ce qui est nécessaire à la survie
  • ce qui est nécessaire à l’autonomie ou à la participation sociale
  • ce qui est important pour l’épanouissement personnel
  • ce qui est désiré avec une grande intensité
  • et ce que les autres ont effectivement l’obligation de fournir

La réflexion philosophique ne crée pas entièrement ces distinctions. Elle les rend explicites et cherche à déterminer jusqu’où elles peuvent être justifiées.

Besoin, préférence et intérêt

Il faut également distinguer le besoin de la préférence.

Nous pouvons préférer vivre seuls plutôt qu’en colocation, disposer d’une chambre supplémentaire, partir régulièrement en vacances ou habiter dans un quartier déterminé. Ces préférences peuvent être parfaitement raisonnables. Certaines peuvent participer considérablement à notre qualité de vie. Mais l’importance d’une préférence ne suffit pas à la transformer en besoin.

Cette distinction est importante parce que les préférences sont potentiellement illimitées alors que les ressources permettant de les satisfaire ne le sont pas. Une société ne peut pas garantir simultanément la réalisation de toutes les préférences de chacun.

Une préférence doit donc normalement entrer dans un système d’arbitrage : quelle est son importance ? Quel est son coût ? Avec quelles autres préférences ou quels autres intérêts entre-t-elle en concurrence ?

La qualification de « besoin » risque parfois de court-circuiter cette discussion. Une fois quelque chose décrit comme un besoin, sa non-satisfaction commence à ressembler moins à une préférence frustrée qu’à une injustice.

Le déplacement terminologique produit alors discrètement un déplacement normatif.

Du besoin au droit : un passage qui n’a rien d’automatique

Le problème devient plus clair encore lorsque nous passons du vocabulaire du besoin à celui du droit. Il existe une tendance à raisonner ainsi : J’en ai besoin, donc j’y ai droit. Mais ce passage exige déjà une justification.

Tout besoin ne crée pas nécessairement un droit opposable à autrui. Nous pouvons avoir besoin d’amitié, d’affection ou de reconnaissance sans qu’une personne déterminée ait pour autant l’obligation de devenir notre amie, de nous aimer ou de nous admirer.

Il faut donc distinguer au moins deux affirmations : X constitue un besoin important et quelqu’un possède une obligation corrélative de garantir X.

Ce sont deux propositions différentes.

Et même lorsque nous admettons qu’un besoin justifie un droit, une nouvelle distinction devient indispensable : de quel type de droit parlons-nous ?

Droit-liberté et droit-créance

Une distinction classique de la théorie des droits permet d’éclairer le problème : celle entre droit-liberté et droit-créance. La présentation qui suit est volontairement simplifiée : l’analyse précise des positions juridiques est plus complexe, notamment chez Hohfeld, mais cette complexité ne modifie pas le problème qui nous intéresse ici, à savoir la différence entre être libre de faire quelque chose et pouvoir exiger d’autrui une action ou une abstention correspondante.

Un droit-liberté signifie essentiellement que l’individu n’a pas l’obligation de s’abstenir d’une certaine action. Si j’ai la liberté de faire X, je peux faire X sans violer, par ce seul fait, une obligation. Le droit-liberté ne signifie cependant pas nécessairement que quelqu’un d’autre ait l’obligation de me fournir les moyens nécessaires pour accomplir X. J’ai peut-être la liberté de voyager. Cela ne signifie pas que quelqu’un me doive un billet d’avion. J’ai la liberté de pratiquer une activité artistique. Cela ne signifie pas que quelqu’un ait l’obligation de me fournir un instrument, un atelier ou le temps nécessaire pour le faire. J’ai la liberté de poursuivre certaines études. Cela ne signifie pas encore, par cette seule liberté, que quelqu’un ait l’obligation d’en payer tous les coûts.

Le droit-créance possède une structure différente.

A possède un droit-créance à X à l’égard de B lorsque B possède une obligation correspondante envers A. Si j’ai un droit-créance à recevoir une prestation, quelqu’un ou une institution a l’obligation de me fournir cette prestation. Si j’ai un droit-créance à ce que personne ne m’agresse, les autres ont l’obligation de ne pas m’agresser.

Le point décisif est donc la corrélation : Droit-créance de A ↔ devoir de B.

Il ne suffit plus de dire que l’individu peut faire quelque chose. Quelqu’un d’autre lui doit quelque chose.

« J’ai droit à X » : une formule dangereusement ambiguë

Une grande partie des discussions politiques et sociales utilisent pourtant le mot « droit » sans préciser ce qu’il signifie. Dire : « chacun a droit au logement » peut vouloir dire plusieurs choses radicalement différentes.

Cela peut signifier que chacun doit être libre de louer ou d’acheter un logement sans qu’une autorité ne l’en empêche arbitrairement. Cela peut signifier que les propriétaires et les institutions ont certaines obligations de non-discrimination. Cela peut signifier que l’État doit organiser les conditions économiques permettant raisonnablement à chacun de se loger. Cela peut enfin signifier que chaque personne possède une créance envers la collectivité : si elle ne dispose pas d’un logement, une institution a l’obligation de lui en fournir un.

Toutes ces propositions peuvent éventuellement être défendues. Mais elles ne disent pas la même chose.

Utiliser simplement la formule « droit au logement » permet parfois de passer sans justification d’un sens faible à un sens beaucoup plus exigeant. La même ambiguïté apparaît lorsque nous parlons d’un droit à la culture, au sport, à la mobilité, aux vacances, aux loisirs ou à Internet.

Il faut toujours demander : s’agit-il d’une liberté protégée, ou d’une créance dont la satisfaction constitue l’obligation de quelqu’un d’autre ?

La liberté elle-même suppose parfois des créances

La distinction ne doit cependant pas être caricaturée.

Un droit-liberté socialement réel peut nécessiter certains droits-créances.

Supposons que chacun soit juridiquement libre d’exprimer ses opinions, mais que l’État puisse emprisonner arbitrairement ceux qui expriment certaines idées. La liberté n’existerait alors que nominalement.

La protection d’une liberté peut donc impliquer des créances négatives : j’ai une créance envers autrui à ce qu’il n’entrave pas certaines de mes actions. Autrement dit, les droits concrets sont souvent des ensembles de positions juridiques différentes.

La liberté d’expression peut comporter à la fois :

  • une liberté d’exprimer certaines opinions ;
  • une créance à ce que l’État ne censure pas arbitrairement cette expression ;
  • parfois certaines créances institutionnelles nécessaires pour protéger cette liberté.

La distinction entre droit-liberté et droit-créance ne signifie donc pas que les droits réels entrent toujours dans une seule catégorie simple.

Elle sert surtout à poser la question essentielle : quelle obligation exacte le droit impose-t-il, et à qui ?

Le glissement du besoin vers la créance

C’est ici que l’inflation de la notion de besoin devient particulièrement importante.

Le raisonnement implicite peut prendre cette forme : Cette chose contribue fortement à mon bien-être donc j’en ai besoin. Puis puisque j’en ai besoin, j’y ai droit et enfin puisque j’y ai droit, quelqu’un doit me la fournir.

Nous sommes alors passés, en quelques étapes rarement explicitées, d’une affirmation sur le bien-être individuel à l’existence d’une obligation pesant sur autrui.

Or chacune de ces transitions exige une justification indépendante.

Il faudrait distinguer au minimum :

  1. X est bon ou important pour une personne.
  2. X constitue un besoin.
  3. Ce besoin possède une importance morale suffisante pour générer un droit.
  4. Ce droit constitue un droit-créance plutôt qu’une simple liberté protégée.
  5. Une personne ou une institution déterminée possède l’obligation correspondante.
  6. Cette obligation porte précisément sur la fourniture de X plutôt que sur un substitut permettant de satisfaire le même besoin.

L’inflation de la notion de besoin est problématique précisément lorsqu’elle permet de sauter ces étapes.

Avoir besoin de mobilité ne crée pas nécessairement une créance à une voiture

Prenons un exemple simple.

Nous pouvons considérer que la mobilité constitue une condition importante de la participation sociale. Mais plusieurs conclusions différentes peuvent en découler. Nous pouvons reconnaître la liberté de se déplacer. Nous pouvons reconnaître une créance à ce que l’État n’empêche pas arbitrairement les déplacements. Nous pouvons considérer que la collectivité doit maintenir des infrastructures permettant à chacun de se déplacer raisonnablement. Nous pouvons encore considérer qu’une personne incapable de se déplacer sans assistance possède une créance particulière à certains services.

Mais aucune de ces propositions n’implique automatiquement un droit-créance général à la possession d’une voiture.

Le besoin fondamental est la mobilité. La voiture est un moyen envisagé parmi d’autres.

Transformer immédiatement le moyen en objet de la créance produit alors une double inflation : inflation du besoin et inflation du droit correspondant.

La distinction devient particulièrement importante dans les politiques publiques.

Si la collectivité reconnaît une créance à la mobilité, elle peut chercher le moyen le plus efficace de la satisfaire : transports publics, infrastructures cyclables, mobilité partagée, urbanisme réduisant les distances, aides spécifiques ou automobile lorsqu’elle est effectivement nécessaire. L’obligation corrélative porte alors sur un accès raisonnable à la mobilité, non sur la fourniture uniforme d’un moyen particulier.

Si elle reconnaît au contraire une créance à la voiture elle-même, elle s’engage sur un moyen déterminé indépendamment de la fin qui justifiait initialement le droit.

L’exemple du logement

Le logement révèle encore mieux la différence.

Il paraît relativement plausible de soutenir que ne pas disposer d’un logement décent constitue une privation suffisamment importante pour générer certaines obligations collectives. Mais lesquelles ?

Un droit-liberté au logement pourrait notamment protéger la possibilité d’acquérir, louer ou occuper légalement un logement. Des droits-créances négatifs pourraient interdire certaines discriminations ou expulsions arbitraires. Des créances positives pourraient imposer à la collectivité d’aider les personnes qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour se loger. On peut encore défendre une créance plus forte selon laquelle personne ne devrait effectivement rester sans logement.

Mais même cette dernière proposition ne signifie pas automatiquement que chacun possède une créance à n’importe quel logement correspondant à ses préférences.

Le besoin fondamental est de disposer d’un logement décent et sûr. Un logement particulier, une certaine superficie ou une localisation déterminée constituent des moyens envisagés pour satisfaire ce besoin. Les alternatives peuvent être un logement plus petit, une colocation, un aménagement différent de l’espace ou un logement situé dans un autre quartier. Un logement particulier ne devient nécessaire que si aucune alternative raisonnable ne permet de disposer de conditions de vie décentes et sûres. L’obligation corrélative éventuelle porte donc sur l’accès effectif à des conditions de logement décentes, non nécessairement sur la fourniture du logement préféré.

Le passage de « chacun doit pouvoir disposer d’un logement décent » à « chacun doit obtenir le logement qu’il souhaite » ajoute des obligations considérables qui demandent une justification supplémentaire.

Une grande partie du débat politique consiste, ou devrait consister, précisément à déterminer où placer cette frontière.

L’erreur inverse : croire que toute créance est illégitime

Critiquer l’inflation des besoins ne consiste évidemment pas à soutenir que tous les droits devraient être de simples droits-libertés.

Certaines créances positives paraissent difficilement évitables dans une société juste.

Un enfant possède vraisemblablement davantage qu’une simple liberté de recevoir une éducation. Certaines personnes ou institutions ont l’obligation de lui en fournir une. Une personne privée de toute ressource ne possède pas seulement besoin de la liberté juridique d’acheter de la nourriture. Si elle est matériellement incapable d’en obtenir, une garantie purement formelle devient vide. De même, reconnaître uniquement la liberté d’accès aux soins aurait une portée limitée si une partie de la population était matériellement incapable d’obtenir les soins indispensables.

La question n’est donc pas de choisir abstraitement les droits-libertés contre les droits-créances.

Elle consiste à déterminer quels intérêts sont suffisamment fondamentaux pour imposer des obligations à autrui, quelles obligations exactement, et jusqu’où elles s’étendent.

Pourquoi l’inflation du besoin pose problème

L’inflation de la notion de besoin devient ainsi problématique pour plusieurs raisons.

Premièrement, elle affaiblit le concept lui-même. Si toute préférence importante devient un besoin, la catégorie ne permet plus de distinguer les privations fondamentales des simples frustrations.

Deuxièmement, elle tend à effacer la distinction entre valeur pour une personne et obligation d’autrui. Le fait qu’une chose soit extrêmement importante pour moi ne suffit pas à montrer que quelqu’un d’autre me la doit.

Troisièmement, elle favorise un glissement du droit-liberté vers le droit-créance. Le fait que je doive pouvoir faire quelque chose devient progressivement l’idée que quelqu’un doit me donner les moyens de le faire, puis éventuellement celle qu’il doit garantir que j’obtienne effectivement le résultat recherché.

Quatrièmement, elle risque de transformer certains moyens historiquement contingents en objets de créances permanentes.

Nous passons ainsi du besoin de communication au droit à un dispositif particulier, du besoin de mobilité à la voiture, du besoin de repos à certaines formes de vacances ou du besoin de participation sociale à certains niveaux particuliers de consommation.

Une société libérale n’a pas à satisfaire toutes les préférences

Cette distinction permet aussi de mieux comprendre une conception libérale de la justice.

Une société peut parfaitement reconnaître une multitude de libertés sans considérer que tous les objets auxquels elles s’appliquent doivent être fournis collectivement.

Les individus peuvent avoir le droit de voyager, de pratiquer un sport, d’apprendre un instrument, de créer une entreprise, de consommer certains biens ou de poursuivre certaines formes de vie.

Cela ne signifie pas que chaque individu possède une créance sur la collectivité correspondant à chacune de ces activités.

L’une des fonctions de ressources distribuées de manière suffisamment juste est précisément de permettre aux individus d’arbitrer eux-mêmes entre leurs préférences.

Une personne pourra dépenser davantage pour voyager, une autre pour son logement, une autre pour ses loisirs, une autre pour épargner.

Il n’est pas nécessaire de transformer chacune de ces préférences en « besoin » puis chacune de ces prétendus besoins en droits-créances spécifiques.

Cela permet également de préserver une certaine indifférence publique à l’égard des préférences individuelles : l’État garantit certaines conditions fondamentales et certaines libertés, sans devoir considérer chaque projet de vie comme générateur d’une créance particulière envers la collectivité.

Retrouver une notion exigeante du besoin

Lorsqu’une chose est qualifiée de besoin, il faudrait donc poser successivement plusieurs questions.

Besoin fondamental de quoi, et pour quelle fin ?

Le bien considéré constitue-t-il le besoin lui-même ou seulement un moyen envisagé parmi d’autres pour le satisfaire ?

Que se produit-il réellement si ce besoin n’est pas satisfait ?

Existe-t-il des substituts raisonnables ?

S’agit-il d’un besoin fondamental, d’un intérêt important ou d’une préférence ?

Son importance est-elle principalement subjective, ou correspond-elle aussi à une nécessité objective ?

Puis, seulement ensuite :

Ce besoin génère-t-il un droit ?

Ce droit est-il une liberté, une créance, ou une combinaison des deux ?

S’il existe une créance, sur qui porte l’obligation correspondante ?

Cette obligation est-elle une obligation de ne pas entraver, de fournir certaines conditions, de donner certaines ressources ou de garantir directement un bien déterminé ?

Ces distinctions peuvent paraître techniques. Elles sont pourtant indispensables dès lors que le langage des besoins devient le langage des droits.

Elles sont aussi intuitives dans de nombreux cas. Nous comprenons que manger est nécessaire à la vie, que travailler peut être nécessaire pour obtenir des ressources ou participer à la société, et qu’un besoin sexuel, même sincèrement ressenti, ne donne pas à autrui l’obligation de le satisfaire. Nous comprenons également qu’une personne puisse accorder une grande importance au voyage sans que le voyage soit objectivement comparable à la respiration : le besoin peut être le repos ou le maintien de relations, le voyage un moyen envisagé, et aucune obligation de le fournir n’en découle automatiquement.

Il existe une différence fondamentale entre dire « il est important que je puisse faire X » et dire « quelqu’un me doit X ».

La première proposition peut justifier une liberté. La seconde suppose une créance et donc une obligation corrélative.

Une société peut avoir de très bonnes raisons de reconnaître les deux. Mais elle doit savoir laquelle elle reconnaît et pourquoi.

L’inflation de la notion de besoin devient problématique précisément lorsqu’elle efface cette différence : lorsque toute chose désirable devient un besoin, tout besoin un droit, et tout droit une créance dont quelqu’un d’autre devrait assurer la satisfaction.

Préserver une conception rigoureuse du besoin ne consiste donc pas à nier la valeur de ce que les individus désirent. Il s’agit de maintenir distinctes trois questions que le langage ordinaire tend trop facilement à confondre :

Qu’est-ce qui est important pour une personne ?

Quel est le besoin fondamental en jeu, quel moyen est envisagé pour le satisfaire, quelles alternatives existent et qu’est-ce qui est objectivement nécessaire à sa vie, à sa santé ou à son autonomie ?

Qu’est-elle libre de faire ou d’obtenir, et qu’est-ce que les autres ont effectivement l’obligation de lui garantir ?

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