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L’absence d’émotion est-elle en elle-même un défaut moral ?

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I. Introduction

Imaginons un agent qui voit un enfant tomber dans une rivière. Il comprend immédiatement le danger, juge qu’il faut intervenir, se jette à l’eau et sauve l’enfant. Pourtant, au moment de l’action, il ne ressent aucune compassion, aucune panique et aucune pitié particulière. Il ne reste pas indifférent au sens pratique du terme. Il perçoit bien que l’enfant est en danger et qu’il serait grave de ne rien faire. Mais il ne présente pas la réponse affective que nous attendrions normalement d’un être humain placé dans une telle situation.

Ce cas paraît moralement troublant. L’absence de compassion, d’indignation, de honte ou de tristesse semble parfois révéler une déficience dans la manière dont l’agent se rapporte aux valeurs morales. Mais cette impression ne suffit pas encore à établir une faute. Les émotions ont une place ambiguë dans la vie morale : elles rendent certaines valeurs saillantes, mais elles ne dépendent pas toujours directement de la volonté. On peut travailler ses dispositions, éduquer sa sensibilité ou corriger certaines réactions, mais on ne peut pas, du moins pas toujours, produire sur commande l’émotion appropriée au moment voulu.

La thèse défendue sera donc négative et limitée : une personne qui ne ressent pas une émotion moralement attendue n’est pas moralement fautive du seul fait de cette absence, lorsque celle-ci est involontaire et qu’elle n’altère ni sa compréhension morale, ni son jugement pratique, ni sa motivation rationnelle, ni son action. L’absence d’émotion peut être inquiétante, regrettable ou psychologiquement pauvre ; elle ne devient moralement décisive que si elle empêche l’agent de reconnaître les raisons pertinentes, de juger correctement, d’être motivé par ces raisons ou d’agir comme il le doit.

Cette thèse ne revient pas à défendre un idéal d’agent froid, ni à nier l’importance morale des émotions. Elle conteste seulement une inférence trop rapide : de l’absence d’une émotion attendue à la faute morale. L’émotion est souvent moralement précieuse, mais elle ne suffit pas à produire la moralité et son absence involontaire ne suffit pas à supprimer toute moralité. La question directrice sera donc la suivante : si l’émotion est absente, mais que la compréhension, le jugement, la motivation et l’action demeurent corrects, où se trouve exactement la faute ?

II. Le zombie affectif

Le « zombie affectif » désigne un agent qui ne ressent pas les émotions moralement attendues dans certaines situations, tout en conservant les capacités qui semblent normalement pertinentes pour l’évaluation morale : comprendre la situation, reconnaître les raisons d’agir, formuler un jugement pratique correct et agir conformément à ce jugement. Il ne s’agit donc pas d’un être privé de toute vie mentale, ni d’un agent incapable de saisir la situation d’autrui. Il s’agit plus précisément d’un agent qui ne possède pas la phénoménologie émotionnelle ordinairement associée à certaines situations morales.

Le cas peut être formulé ainsi. Un enfant est en danger. L’agent perçoit correctement la situation, comprend que la vie de l’enfant importe, juge qu’il faut intervenir et le sauve. Pourtant, il ne ressent aucune compassion. Il ne partage pas affectivement la peur de l’enfant, ne ressent pas de pitié et n’éprouve pas cette forme de bouleversement que nous attendrions normalement d’une personne placée dans une telle situation. Le point décisif est que l’absence d’émotion ne paraît pas empêcher l’action moralement correcte. L’agent n’est pas indifférent au sens pratique du terme : il ne reste pas immobile, ne nie pas la valeur de l’enfant et n’agit pas par pur hasard ou de façon incorrecte. Il comprend ce qui est en jeu et agit comme il doit agir, mais sans l’expérience affective correspondante.

Ce cas produit une tension. D’un côté, l’agent semble moralement correct du point de vue de l’action : il sauve l’enfant et c’est la chose attendue. Il semble aussi correct du point de vue du jugement : il reconnaît qu’il y a une raison normative d’intervenir. D’un autre côté, son absence de compassion paraît inquiétante. Nous avons tendance à penser qu’il manque quelque chose à un agent qui agit bien sans rien ressentir. La question est donc de savoir si ce manque est déjà une faute morale, ou s’il constitue seulement un désavantage psychologique ou un indice possible d’un défaut plus profond.

L’expérience de pensée ne suppose pas que le zombie affectif existe réellement, ni qu’il soit humainement possible. Elle sert d’abord à distinguer plusieurs niveaux du problème. Il y a une possibilité conceptuelle : il semble intelligible de décrire un agent qui reconnaît des raisons morales et agit correctement sans ressentir l’émotion attendue¹. Il y a ensuite une possibilité psychologique où il faudrait déterminer si un tel profil peut exister chez les humains. Il y a enfin une possibilité métaphysique où il faudrait savoir si certaines émotions sont nécessairement liées à des jugements ou à des motivations. La présente analyse n’a pas besoin de trancher ces trois questions. Il suffit que le cas soit conceptuellement possible pour qu’il serve d’outil de clarification.

Cette clarification consiste à localiser la faute éventuelle. Si l’agent n’agit pas, la faute se situe dans l’action. S’il ne comprend pas que le danger ou que la vie a une valeur morale, la faute se situe dans la compréhension. S’il comprend la situation mais juge de ne pas aider, la faute peut se situer dans le jugement pratique. S’il n’est aucunement motivé à le faire, la faute se situe dans la motivation. Mais si l’agent comprend correctement, juge correctement, est motivé par une raison morale et agit correctement, il devient plus difficile de situer la faute. Elle ne peut plus être attribuée à l’échec de l’action, du jugement ou de la motivation. Elle devrait donc se trouver dans la seule absence affective.

Or cette thèse demande un argument spécifique. Il ne suffit pas de constater qu’une émotion serait normalement attendue ou appropriée dans une situation donnée. Une situation de souffrance innocente appelle normalement la compassion, une injustice appelle normalement l’indignation, une faute personnelle appelle normalement la honte. Mais dire qu’une émotion serait une réponse appropriée ne suffit pas à montrer que son absence involontaire est déjà une faute morale. D’Arms et Jacobson distinguent précisément plusieurs sens de l’appropriation émotionnelle : une émotion peut être appropriée parce qu’elle correspond correctement à son objet, sans que cela signifie encore qu’il soit moralement requis de la ressentir. À l’inverse, des considérations morales peuvent porter sur la valeur ou la permissibilité d’une émotion sans déterminer directement si cette émotion est ajustée à son objet (D’Arms et Jacobson 2000, 65–68).

Cette distinction permet de préciser le problème. On peut admettre que la compassion serait une réponse émotionnelle correcte à la souffrance de l’enfant. Cela ne prouve pas encore que l’absence de compassion constitue une faute. Une chose est de dire que la compassion convient à la situation alors que le dégoût non. C’est autre chose de dire que celui qui ne la ressent pas est moralement fautif. Le passage de l’une à l’autre exige de montrer que l’absence affective altère quelque chose de moralement décisif.

Le zombie affectif n’est donc pas un agent moralement idéal. Un agent incapable d’expérience affective serait probablement désavantagé dans la vie morale humaine ordinaire. Les émotions facilitent souvent l’attention aux autres, la perception des situations significatives, la formation du caractère et la motivation à agir. Elles sont aussi des formes d’expression par lesquelles nous manifestons notre rapport aux autres. Un agent qui n’éprouverait jamais aucune émotion aurait donc une vie morale appauvrie. Mais un appauvrissement n’est pas encore un problème moral. Pour l’établir, il faut montrer que cette pauvreté affective se traduit par une mauvaise reconnaissance des raisons, un jugement défaillant, une motivation moralement inadéquate ou une action incorrecte.

Le zombie affectif permet ainsi de formuler le défi central : si l’émotion est absente, mais que la compréhension, le jugement, la motivation et l’action sont corrects, où se trouve exactement la faute ? La réponse ne peut pas être simplement dans l’absence d’émotion. Il faut encore expliquer pourquoi cette absence, indépendamment de ses effets sur la pensée et sur l’action, serait moralement condamnable. Tant que cette explication n’est pas donnée, l’absence affective peut être considérée comme un indice inquiétant ou comme un désavantage, mais non comme une faute morale suffisante par elle-même.

III. L’argument du contrôle

L’absence involontaire d’une émotion moralement attendue ne suffit pas à fonder un blâme moral, parce que le blâme suppose un rapport minimal entre l’agent et ce qui lui est reproché. Ce rapport n’a pas besoin d’être un contrôle absolu, ni même un contrôle volontaire direct. Mais il doit exister une forme d’imputabilité : il faut que l’absence émotionnelle puisse être rattachée à ce que l’agent fait, néglige, entretient ou refuse de corriger. Sans ce lien, on peut constater un manque, une froideur ou une pauvreté affective, mais il devient difficile de parler de faute.

L’argument peut être formulé simplement :

Premièrement, ce qui est moralement blâmable doit relever, au moins indirectement, du contrôle de l’agent. Deuxièmement, l’apparition immédiate d’une émotion n’est généralement pas sous contrôle volontaire direct. Troisièmement, l’absence involontaire d’une émotion ne suffit donc pas, par elle-même, à fonder un blâme moral.

L’argument ne prétend pas que les émotions échappent entièrement à toute évaluation morale. Il soutient seulement qu’une émotion absente, considérée comme événement psychologique immédiat, ne peut pas être traitée comme une action volontaire.

Cette distinction est décisive. On peut décider de tendre la main, de parler, de se taire ou de secourir quelqu’un. On ne décide pas de la même manière de ressentir immédiatement de la compassion, de la honte, de l’indignation ou de la tristesse. L’agent peut reconnaître qu’une émotion serait appropriée sans parvenir à l’éprouver. Il peut même souhaiter la ressentir, comprendre qu’elle serait humainement attendue, et pourtant ne pas la produire. Dans ce cas, lui reprocher l’absence même de l’émotion revient à lui reprocher quelque chose qui, au moment considéré, ne dépend pas directement de sa volonté.

Il faut donc distinguer l’action volontaire et la réponse affective immédiate. L’action peut être commandée, interrompue ou réorientée de manière relativement directe. L’émotion, elle, surgit souvent comme une réaction. Elle dépend de dispositions, d’habitudes perceptives, de l’histoire personnelle de l’agent et d’autres facteurs physiques et psychologiques. Elle peut être influencée, travaillée et corrigée, mais elle n’est pas productible comme un mouvement du corps. Il serait absurde de dire à quelqu’un « ressens maintenant de la joie ! », comme si l’injonction suffisait à produire l’état affectif correspondant.

Cela ne signifie pas que l’agent n’a jamais aucune responsabilité à l’égard de ses émotions. Il peut exister un contrôle indirect et, la plupart du temps, de correction. On peut éduquer ses dispositions, développer son attention à autrui, s’exposer à certaines situations, réfléchir à ses réactions, corriger ses habitudes, demander un retour à autrui, etc. Un individu qui cultive volontairement l’insensibilité, qui méprise systématiquement les signes de souffrance ou qui refuse toute occasion de corriger sa froideur peut devenir responsable de sa disposition affective. Mais cette responsabilité porte alors sur une histoire, une disposition ou une négligence, non sur le simple fait qu’une émotion déterminée ne surgit pas immédiatement dans une situation donnée.

La différence entre absence involontaire et indifférence cultivée permet d’éviter une conclusion trop forte et une confusion. Il serait faux de dire que nous ne sommes jamais responsables de nos émotions. Certaines émotions peuvent exprimer nos jugements, nos valeurs ou nos engagements normatifs (Smith 2008, 367–70). Une haine entretenue, une jalousie nourrie ou une cruauté complaisante peuvent révéler quelque chose de moralement significatif. De même, il est possible de reprocher à quelqu’un de ne pas avoir fait l’effort de modifier certaines dispositions affectives lorsqu’il avait de bonnes raisons² de le faire (Sankowski 1977, 829–32). Mais il ne s’ensuit pas que toute absence ponctuelle d’émotion soit déjà fautive.

Le blâme moral devient plausible lorsque l’absence émotionnelle est reliée à une faute plus profonde. Par exemple, si l’agent ne ressent aucune compassion parce qu’il tient l’enfant pour négligeable, l’absence affective n’est plus un simple manque psychologique. Elle exprime un mauvais jugement ou une mauvaise orientation morale. Dans ce cas, ce n’est pas l’absence d’émotion qui fonde le blâme, mais ce qu’elle manifeste : une mauvaise reconnaissance de la valeur d’autrui.

À l’inverse, si l’agent ne ressent pas de compassion mais comprend parfaitement que l’enfant a une valeur morale, juge qu’il faut le sauver, est motivé par cette raison et agit correctement, le fondement du blâme devient beaucoup moins clair. L’absence émotionnelle peut encore paraître étrange ou inquiétante. Elle peut même justifier une évaluation négative de sa sensibilité, mais elle ne suffit pas à établir une faute morale. Pour passer de l’évaluation affective à l’imputation morale, il faut montrer que l’agent aurait pu agir sur cette absence, qu’il l’a entretenue, qu’il l’a approuvée, qu’il l’a négligée de manière coupable ou qu’elle exprime un jugement moral défaillant.

Une émotion peut être appropriée sans être volontaire et son absence peut ne pas être choisie. Dès lors, ce qui n’est ni choisi, ni contrôlé, ni indirectement imputable ne peut pas être blâmé comme une action ou une décision. Le blâme moral exige un point d’accroche dans l’agent (décision, négligence, etc). Les émotions peuvent certes avoir une grande importance morale, mais cette importance ne suffit pas à établir leur imputabilité. L’absence involontaire d’une émotion attendue ne fonde donc pas, à elle seule, le blâme moral ; elle ne devient moralement décisive que si elle révèle une mauvaise disposition, une négligence prolongée ou une incapacité qui affecte la compréhension, la motivation ou l’action.

IV. Objection principale : le mauvais sans blâme et l’objection sentimentaliste

L’argument du contrôle permet de soutenir qu’une absence émotionnelle involontaire ne suffit pas à rendre l’agent blâmable. Mais cette conclusion laisse ouverte une objection importante, Même si l’agent n’est pas fautif, son absence d’émotion pourrait malgré tout être moralement mauvaise. Il faudrait alors distinguer deux questions : d’une part, la question du blâme, qui demande si l’agent mérite un reproche ; d’autre part, la question de l’évaluation morale, qui demande s’il y a quelque chose de moralement déficient dans son absence d’émotion. L’objection consiste à dire que l’argument du contrôle répond à la première question, mais pas entièrement à la seconde.

Cette objection est forte, parce qu’il semble possible d’évaluer négativement certains traits ou certaines réactions sans pour autant blâmer l’agent. On peut dire qu’une personne est froide tout en reconnaissant qu’elle n’a pas choisi d’être ainsi. De même, on peut juger regrettable qu’un agent ne ressente aucune compassion devant une souffrance innocente, même si cette absence n’est pas directement volontaire. Il y aurait donc un espace entre la faute imputable et le défaut moral : l’agent ne serait pas coupable, mais quelque chose dans sa manière d’être resterait moralement déficient.

Prenons à nouveau le cas de l’enfant en danger. L’agent comprend la situation, juge correctement et sauve l’enfant. Pourtant, il ne ressent rien. L’objection affirme que cette absence n’est pas moralement neutre, parce qu’elle concerne la manière dont l’agent est affecté par la valeur d’autrui. Certaines valeurs semblent appeler une réponse affective déterminée : la souffrance innocente appelle la compassion, l’injustice appelle l’indignation, la faute personnelle appelle la honte. Ne pas ressentir ces émotions peut sembler manifester une relation inadéquate à ce qui a de la valeur.

Cette objection peut être formulée de manière expressive. Les émotions ne seraient pas seulement des causes de l’action ou des accompagnements psychologiques du jugement ; elles exprimeraient la manière dont les choses importent à l’agent. Ressentir de la compassion devant un enfant en danger ne consiste pas seulement à être poussé à agir, c’est aussi reconnaître affectivement la vulnérabilité de l’enfant comme digne d’attention. Dans cette perspective, l’absence d’émotion peut sembler révéler une manière appauvrie d’être en rapport avec les valeurs morales.

L’objection sentimentaliste radicalise ce point. Le sentimentalisme moral donne aux émotions et aux désirs un rôle central dans la structure de la moralité. Certains sentimentalistes soutiennent que les pensées morales sont fondamentalement liées aux sentiments, d’autres que les faits moraux dépendent de nos réponses affectives, d’autres encore que les émotions constituent une source première de connaissance morale. Dans tous les cas, la thèse défendue ici pourrait sembler accorder trop au jugement et à l’action, et pas assez aux émotions elles-mêmes (Kauppinen 2022, sec. 1).

L’objection sentimentaliste peut prendre trois formes. La première est motivationnelle : sans émotion, l’agent n’aurait pas de véritable motivation morale. Il agirait peut-être conformément à ce qui est requis, mais il ne serait pas réellement mû par le bien d’autrui. Cette objection rejoint la tradition humienne selon laquelle la raison seule informe, compare et calcule, mais ne met pas par elle-même la volonté en mouvement (Hume [1739–1740] 2012, livre 2, partie 3, section 3). La deuxième forme est cognitive : les émotions ne serviraient pas seulement à motiver l’action, elles permettraient aussi de saisir certaines valeurs. La compassion ne serait pas seulement une réaction à la souffrance, mais une manière de voir cette souffrance comme moralement importante. La troisième forme est expressive : les émotions manifesteraient la qualité de notre relation aux autres. Le zombie affectif pourrait donc faire ce qu’il faut sans être dans la relation morale appropriée : il sauve l’enfant, mais ne manifeste aucune sollicitude.

Cette objection évite une conception trop juridique de la morale. Si l’on réduit la morale à ce qui est blâmable, on risque de perdre une partie importante de l’évaluation morale : tout ce qui est moralement mauvais n’est pas nécessairement imputable comme faute. Une personne peut avoir un caractère lâche, envieux ou insensible en raison de son histoire, de son éducation ou de circonstances qu’elle n’a pas choisies. Cela peut limiter le blâme sans rendre automatiquement ces traits bons ou neutres. De même, une absence d’émotion peut être non volontaire tout en restant moralement déficiente.

La force de l’objection tient donc à l’idée qu’une relation morale complète à autrui n’est pas seulement une affaire de jugement correct et d’action correcte. Aider quelqu’un par pur respect du devoir peut suffire à accomplir l’action requise, mais il peut sembler manquer quelque chose si cette aide n’est accompagnée d’aucune sollicitude, compassion ou peine. Le zombie affectif ne serait alors pas fautif au sens strict, mais il resterait moralement incomplet. L’objection introduit ainsi une catégorie intermédiaire : le mauvais sans blâme. Face à quelqu’un qui reste froid devant une souffrance grave, nous voyons souvent un manque ; mais si cette personne ne peut pas ressentir autrement, nous hésitons à la blâmer.

La difficulté pour cette objection est toutefois qu’elle doit établir une nécessité forte. Il ne suffit pas de montrer que les émotions jouent souvent un rôle moral important. Il faut montrer qu’elles sont nécessaires dans chaque cas pertinent, de telle sorte qu’un agent dépourvu de l’émotion attendue ne puisse ni comprendre, ni juger, ni être motivé, ni agir moralement. Or c’est précisément ce que l’expérience du zombie affectif met en question.

V. Réponse : indice, désavantage, défaut et limites du sentimentalisme

La réponse doit accepter une partie de l’objection. Une absence d’émotion peut avoir une signification morale sans que l’agent soit immédiatement blâmable pour elle. Il serait trop fort de dire que l’absence d’émotion est toujours moralement neutre. Dans la vie morale ordinaire, ce que nous ressentons ou ne ressentons pas n’est pas sans importance. Les émotions rendent certaines valeurs saillantes, signalent ce qui nous importe, structurent notre rapport aux autres et facilitent certaines conduites. Mais cette concession ne suffit pas à établir que toute absence involontaire d’émotion soit un défaut moral proprement dit.

Il faut distinguer trois statuts possibles de l’absence affective : elle peut être un indice, un désavantage ou un défaut. Premièrement, elle peut être un indice. Si quelqu’un ne ressent aucune compassion devant une souffrance manifeste, cette absence peut suggérer qu’il ne reconnaît pas pleinement la valeur de la personne qui souffre. Elle peut donc nous autoriser à examiner l’agent plus attentivement. Mais un indice n’est pas une preuve. L’absence affective peut avoir plusieurs causes : fatigue, sidération, dépression, concentration sur l’action à accomplir, ou encore manière différente de répondre à la situation. Certaines de ces causes peuvent révéler un défaut moral, d’autres non.

Deuxièmement, l’absence d’émotion peut être un désavantage. Même lorsqu’elle ne manifeste pas un mauvais jugement moral, elle peut priver l’agent de certaines ressources importantes. Les émotions orientent l’attention, accélèrent parfois la reconnaissance de ce qui importe, donnent de la force motivationnelle à certains jugements et permettent une relation plus riche aux autres. Un agent qui ne ressent jamais de compassion risque de moins percevoir certaines formes de vulnérabilité ; un agent qui ne ressent jamais de honte risque de moins éprouver le poids de ses propres manquements ; un agent qui ne ressent jamais d’indignation risque de moins saisir la gravité vécue de certaines injustices. Dans ce sens, l’absence affective peut appauvrir la vie morale.

Mais un désavantage n’est pas encore une faute. Être privé d’une ressource morale importante ne signifie pas nécessairement être moralement mauvais. Une personne peut manquer de spontanéité affective tout en compensant ce manque par l’attention, la réflexion ou la fidélité à certaines raisons pratiques. Le désavantage devient moralement préoccupant lorsqu’il produit des effets sur le jugement ou sur l’action : s’il conduit l’agent à ne pas voir certaines souffrances, à minimiser les torts subis par autrui ou à négliger ses devoirs. S’il n’a pas ces effets, ou du moins pas systématiquement, il reste une limite de la vie morale humaine, non une faute.

Troisièmement, l’absence d’émotion peut devenir un défaut moral proprement dit. C’est le cas lorsqu’elle exprime ou produit une mauvaise orientation pratique. Elle devient un défaut si elle accompagne une incapacité à reconnaître les raisons morales pertinentes, si elle manifeste un mépris pour autrui, si elle révèle une complaisance envers l’injustice ou si elle conduit à une action moralement inadéquate. Si l’agent ne ressent aucune compassion parce qu’il pense que l’enfant ne compte pas, l’absence affective est moralement grave, car elle exprime un jugement défaillant sur la valeur de l’enfant. Si l’agent a volontairement cultivé l’insensibilité à la souffrance, elle peut aussi devenir imputable. Si l’agent n’agit pas ou agit mal à cause de cette absence, elle devient moralement pertinente par ses effets.

Mais si l’agent comprend la valeur de l’enfant, juge qu’il faut le sauver, est motivé par cette raison et le sauve effectivement, alors l’absence de compassion ne suffit pas à établir un défaut moral proprement dit. Une attente émotionnelle peut être légitime sans suffire à condamner celui qui ne ressent pas l’émotion attendue malgré lui. Sauver un enfant sans compassion peut être affectivement pauvre et moins admirable qu’un sauvetage accompli avec sollicitude, mais si l’agent comprend que l’enfant compte, agit pour cette raison et accomplit ce qui est requis, la faute morale n’est pas établie.

Cette réponse vaut aussi contre les trois versions de l’objection sentimentaliste. Contre la version cognitive, il faut distinguer une voie privilégiée d’accès aux valeurs et une condition nécessaire de leur reconnaissance. Les émotions peuvent nous présenter une situation comme dangereuse, injuste, honteuse ou digne de compassion. Mais une voie privilégiée n’est pas une voie unique. Un agent peut reconnaître qu’une souffrance compte sans ressentir de compassion, ou saisir qu’il a mal agi sans ressentir immédiatement de honte. Il lui manque alors peut-être un mode d’accès affectif aux valeurs, mais il ne manque pas nécessairement la reconnaissance de ces valeurs.

Contre la version motivationnelle, il faut distinguer motivation affective et motivation par reconnaissance de raisons. Il est plausible que les émotions soient une source ordinaire et puissante de motivation morale : la compassion pousse à aider, l’indignation pousse à résister à l’injustice, la honte pousse à réparer. Mais il est plus contestable d’affirmer que toute motivation morale doit être affective. Un agent peut être motivé par la reconnaissance d’une raison. Il voit que l’enfant est en danger, comprend que sa vie importe, juge qu’il doit intervenir et agit pour cette raison. Sa motivation n’est pas nécessairement moins morale parce qu’elle n’est pas accompagnée par une émotion déterminée. Les exercices de pensée morale permettent justement d’isoler des cas où l’agent reconnaît des raisons sans être porté par une émotion déterminée³ (Wallace et Kiesewetter 2025, sec. 3).

Le cas de la loutre permet de faire apparaître le problème inverse. Les loutres, comme beaucoup d’animaux, ont des états affectifs. Certaines observations rapportent même des comportements extrêmement violents, notamment des viols de loutres de mer envers de jeunes phoques, avec blessures graves ou mortelles (Harris et al. 2010, 331–41). Le point n’est pas de moraliser l’animal ni de lui imputer une faute au sens humain. Il est inverse : un comportement peut être affectivement chargé et violent sans relever d’une moralité au sens normatif strict. L’animal peut avoir des affects sans reconnaître des raisons morales, sans formuler de jugement pratique et sans être imputable comme un agent moral humain.

Ce contre-exemple fragilise toute version trop simple du sentimentalisme. Si l’émotion suffisait à produire la moralité, alors la présence d’affects chez les animaux devrait déjà suffire à leur attribuer une moralité au même sens que chez les humains. Or ce n’est pas le cas. La loutre peut manifester des comportements affectifs, mais cela ne suffit pas à constituer une reconnaissance morale de la valeur. Ce qui manque n’est pas l’émotion comme telle, mais la capacité normative : comprendre une situation sous l’aspect de raisons, juger qu’une conduite est requise ou interdite, et pouvoir être tenu responsable de cette conduite. L’émotion sans raison normative ne suffit donc pas à produire la moralité.

Le zombie affectif et la loutre jouent ainsi deux rôles symétriques. Le zombie affectif montre qu’une certaine reconnaissance morale peut être conçue sans émotion correspondante. La loutre montre inversement que la présence d’affects ne suffit pas à produire une moralité. Dans le premier cas, la raison pratique peut subsister malgré l’absence d’émotion. Dans le second, l’émotion peut être présente sans moralité normative. Les deux cas conduisent donc à déconnecter conceptuellement émotion et moralité : l’émotion n’est ni suffisante pour produire la moralité, ni manifestement nécessaire à toute reconnaissance morale.

La version expressive du sentimentalisme demeure la plus forte. Elle affirme que les émotions ne servent pas seulement à connaître ou à agir, mais à manifester une relation morale complète à autrui. Ici, il faut concéder une part importante de l’objection. Un agent qui aide autrui sans aucune sollicitude paraît moins humainement accompli qu’un agent qui aide avec compassion. La compassion exprime que la souffrance de l’autre nous touche ; l’indignation exprime que l’injustice nous affecte ; la honte exprime que nous prenons au sérieux le tort commis. En ce sens, les émotions enrichissent la relation morale (Smith [1759] 1999, 23–29).

Mais cette concession ne suffit pas à transformer l’absence involontaire d’émotion en faute morale. Une relation morale peut être moins complète sans être moralement fautive. Il y a une différence entre ce qui rend un agent admirable et ce qui rend un agent blâmable. L’agent qui sauve l’enfant par compassion manifeste peut-être une vertu plus riche que celui qui le sauve par seule reconnaissance du devoir. Mais si le second comprend la valeur de l’enfant, agit pour cette valeur et accomplit l’action requise, il n’est pas clair qu’il commette une faute. Il est moins expressivement accompli, non nécessairement moralement coupable.

La réponse consiste donc à maintenir une thèse modérée. Les émotions sont souvent moralement précieuses : elles contribuent à l’attention, à la compréhension concrète des situations, à la motivation et à l’expression d’une relation morale à autrui. Une vie morale humaine pleinement développée implique normalement des émotions appropriées. Mais cette vérité anthropologique ne doit pas être transformée trop vite en condition nécessaire de la faute morale. Le sentimentaliste peut montrer que les émotions sont importantes ; il ne montre pas encore que leur absence involontaire soit, par elle-même, moralement fautive.

VI. Conclusion

L’absence d’une émotion moralement attendue peut être moralement troublante, car les émotions jouent un rôle important dans la vie morale humaine. La compassion, l’indignation, la honte ou la tristesse orientent l’attention, rendent certaines valeurs plus visibles, soutiennent la motivation et expriment notre rapport à autrui. Il serait donc faux de les traiter comme de simples états psychologiques indifférents.

Cependant, cette importance ne suffit pas à faire de leur absence involontaire une faute morale. L’absence d’émotion devient moralement décisive seulement si elle affecte la compréhension morale, le jugement pratique, la motivation ou l’action. Si un agent ne ressent aucune compassion parce qu’il méprise autrui ou refuse de reconnaître sa valeur, il y a bien un défaut moral. Mais si l’agent comprend la situation, reconnaît les raisons pertinentes, agit pour ces raisons et accomplit l’action requise, la faute ne peut pas être déduite de la seule absence affective.

Le zombie affectif et le contre-exemple animal permettent de clarifier ce point. Le zombie affectif montre qu’une action moralement correcte peut être concevable sans émotion correspondante ; la loutre montre inversement que la présence d’affects ou d’impulsions ne suffit pas à produire de la moralité. L’émotion n’est donc ni suffisante ni manifestement nécessaire à toute moralité. Ainsi, sauver un enfant sans compassion peut être affectivement pauvre et moins admirable, mais si l’agent reconnaît la valeur de l’enfant et agit correctement pour cette raison, la faute morale ne se trouve pas dans l’absence affective seule.

Notes de bas de page

¹ La fiction donne plusieurs cas au minimum semblables, comme Monsieur Spock ou le Docteur Manhattan.

² Les exemples de haine raciste ou de dégoût homophobe sont saillants.

³ Les exercices de pensée, par exemple le dilemme du tramway, constituent des cas où il y a des raisons sans émotions.

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