Pour un optimisme fondé sur les données, contre le pessimisme érigé en vertu.
1. Introduction
En 1964, sortait A Change Is Gonna Come, une chanson interprétée par Sam Cooke devenue l’un des symboles du mouvement américain des droits civiques. Dans une Amérique encore profondément marquée par la ségrégation raciale, le chanteur exprimait cette espérance que les choses pouvaient changer et qu’un avenir différent et meilleur pouvait advenir. Ce qui me semble particulièrement intéressant dans cette chanson est que l’espérance n’y apparaît pas comme une ignorance de la souffrance ou des injustices (tous les couplets montrent l’inverse), mais comme une conviction qui persiste malgré leur existence. Plus de soixante ans après, il me semble que les faits donnent raison à cette espérance et que nous aurions quelques raisons supplémentaires de la partager.
Pourtant, il suffit d’observer une partie du discours public contemporain pour avoir l’impression que le monde n’a jamais été aussi mauvais. Les crises économiques, les conflits armés, les inégalités, les discriminations, le réchauffement climatique ou encore la destruction de la biodiversité semblent constituer autant de preuves que notre monde serait engagé dans une dégradation presque permanente. À cela s’ajoute une certaine valorisation intellectuelle et morale du pessimisme et du catastrophisme. Celui qui annonce la catastrophe apparaît volontiers comme un individu lucide, conscient des tragiques réalités que les autres refuseraient de regarder en face, tandis que celui qui défend une vision plus optimiste risque d’être considéré comme un naïf imbécile, un odieux privilégié ou un individu froid, indifférent aux injustices.
Or, pourquoi devrions-nous considérer que le pessimisme serait, par lui-même, plus rationnel que l’optimisme ? Pourquoi la reconnaissance d’un malheur constituerait-elle une preuve de lucidité morale alors que la reconnaissance d’une amélioration serait une manifestation d’aveuglement situé ? La vérité ne préfère ni la catastrophe ni le progrès ; elle est indifférente au juste comme à l’injuste, au bonheur comme au malheur. Si les faits nous conduisent à conclure que le monde se dégrade, nous devons accepter cette conclusion. Mais si ces mêmes faits nous montrent que certaines choses vont mieux, nous avons exactement le même devoir de le reconnaître.
C’est dans cette perspective que je voudrais défendre un optimisme fondé sur les données, notamment en passant par les travaux d’Hannah Ritchie et son ouvrage Not the End of the World. Son approche me semble particulièrement intéressante parce qu’elle refuse de tenir la catastrophe future pour un fait acquis et une fatalité et cherche, au contraire, à comprendre les problèmes environnementaux à partir de leurs dimensions mesurables, des progrès réalisés et des solutions dont nous disposons.
Je défendrai ici trois thèses. Premièrement, que nous avons de bonnes raisons empiriques de reconnaître des améliorations considérables dans plusieurs dimensions fondamentales de la condition humaine. Deuxièmement, qu’une représentation incorrecte du monde, notamment lorsqu’elle exagère les catastrophes ou ignore les progrès réalisés, peut entraîner des conséquences épistémiques, psychologiques et politiques dommageables, évitables et qu’il faudrait donc prévenir. Enfin, qu’un optimisme critique, fondé sur la reconnaissance des problèmes et sur l’évaluation des moyens permettant de les résoudre, constitue l’une des attitudes intellectuellement les plus défendables et les plus fécondes pour l’action publique.
Il ne s’agit donc pas de soutenir que tout est parfait, que tout va bien, ni même de prétendre que tout ira mieux demain. Il s’agit de rappeler une chose qui me semble pourtant assez élémentaire : nous ne pouvons correctement comprendre le monde, et encore moins prétendre l’améliorer, si nous refusons de reconnaître ce qu’il est effectivement en ce moment.
2. I Was Born by the River
Des principes
Commençons d’abord par faire quelques distinctions conceptuelles, car la notion de progrès est fréquemment employée de manière assez confuse.
Dire que le monde va mal peut vouloir signifier au moins trois choses différentes.
- Premièrement, que le monde contient des situations moralement mauvaises ou au moins une situation moralement mauvaise si l’on est maximaliste.
- Deuxièmement, que ces situations deviennent plus nombreuses ou plus graves par rapport à un moment t₀ ou à un point de référence p₀.
- Troisièmement, qu’elles continueront à se dégrader dans l’avenir.
Prise isolément, aucune de ces propositions n’implique nécessairement les autres. Il est parfaitement possible qu’une ou plusieurs situations demeurent moralement inacceptables tout en s’étant considérablement améliorées. De même, observer une tendance négative pendant une période donnée ne permet pas de conclure que cette tendance se poursuivra indéfiniment. Il faut également se garder de confondre le fait qu’une amélioration soit réelle avec la question de savoir si elle est moralement suffisante.
Prenons un exemple assez trivial. Supposons qu’une maladie tue chaque année cent mille personnes et que nous parvenions, grâce à de nouvelles politiques sanitaires, à un médicament ou même à une prière, à réduire ce nombre à dix mille. Nous pourrions parfaitement soutenir que dix mille morts restent moralement inacceptables et qu’il faudrait poursuivre nos efforts pour les éviter ou, au moins, pour en diminuer fortement le nombre. Mais nous serions en droit de dire, et même obligés de reconnaître, que la situation s’est considérablement améliorée par rapport au passé. Plus encore, cette amélioration nous apprendrait des choses qui pourraient servir à combattre cette maladie. Ce point n’est pas négligeable, car la mesure du progrès ne constitue pas simplement un exercice destiné à nous satisfaire de nos réalisations. Elle nous permet également d’identifier les interventions qui fonctionnent ou non et de mieux comprendre les conditions de leur efficacité ou non.
Néanmoins, précisons que la notion de progrès comporte souvent une dimension normative. Lorsque je dis qu’une situation est meilleure qu’une autre, je suppose généralement un critère normatif permettant d’établir ce jugement. Dans le cas de la santé, je pourrais par exemple considérer que la réduction des morts évitables constitue une amélioration. Dans celui de l’éducation, je pourrais prendre comme critère l’augmentation des capacités de lecture et d’écriture. Ces critères ne sont évidemment pas indépendants de toute considération normative, mais ils permettent de donner un contenu relativement précis à nos jugements.
Pour la suite, je ne chercherai donc pas à démontrer que le monde serait globalement meilleur selon une mesure unique qui agrégerait toutes les dimensions de l’existence. Une telle proposition demanderait un travail philosophique beaucoup plus conséquent et aurait de fortes chances d’être soit incalculable, soit peu pertinente. Je montrerai plutôt que plusieurs dimensions fondamentales de la condition humaine ont connu des améliorations importantes, et que ces améliorations constituent de bonnes raisons de rejeter l’idée selon laquelle l’humanité serait incapable de progresser, voire qu’elle régresserait nécessairement.
Sur les conditions matérielles
Intéressons-nous maintenant aux données.
L’un des progrès les plus remarquables de l’histoire humaine concerne les conditions matérielles d’existence. Selon les données de la Banque mondiale, environ 43 % de la population mondiale vivait dans l’extrême pauvreté en 1990. En 2024, cette proportion était d’environ 10,4 %, selon le seuil international de trois dollars par jour, exprimé en parité de pouvoir d’achat de 2021. Il s’agit d’une transformation considérable qui mérite d’être appréciée à sa juste portée. Entre 1990 et 2024, la proportion d’individus vivant dans cette forme particulièrement sévère de pauvreté a été divisée par environ quatre.
Je précise néanmoins immédiatement que ce seuil, indiqué plus haut, est extrêmement bas et que sortir de l’extrême pauvreté ne signifie nullement être devenu aisé, ni même bénéficier de conditions matérielles satisfaisantes, voire simplement acceptables. Mais cette réserve ne change rien au constat : des centaines de millions d’individus disposent aujourd’hui de conditions d’existence meilleures que celles auxquelles ils auraient été confrontés quelques décennies auparavant. Et ce progrès n’est d’ailleurs pas exclusif à une seule région du monde. La pauvreté extrême a également fortement diminué dans de nombreux autres pays.
Cette amélioration se retrouve également dans l’accès à certaines infrastructures vitales ou importantes. L’électricité, l’eau potable, les systèmes d’assainissement, les transports ou encore les moyens de communication constituent aujourd’hui des éléments ordinaires de la vie de milliards de personnes dans le monde alors qu’ils étaient autrefois réservés à une fraction beaucoup plus restreinte de l’humanité. Selon la Banque mondiale, environ 92 % de la population mondiale avait accès à l’électricité en 2024.
Nous avons parfois tendance à oublier à quel point ces transformations modifient de manière importante la vie humaine. Pouvoir conserver des aliments, disposer d’un éclairage fonctionnel, avoir accès à des informations ou simplement ne pas devoir consacrer une partie considérable de son existence aux besoins élémentaires représente un progrès qui ne se réduit pas à une augmentation de la consommation ou de la fortune. Il s’agit également d’un accroissement non négligeable de nos possibilités d’existence, de notre autonomie et du temps dont nous disposons pour poursuivre d’autres fins.
Concernant l’alimentation, le rapport SOFI 2026 de la FAO estime qu’environ 645 millions de personnes souffraient de la faim en 2025, soit 7,8 % de la population mondiale, contre 8,6 % en 2022. La faim est donc loin d’avoir disparu, mais son recul récent nous montre à nouveau qu’elle n’est pas une réalité immuable et que la disette n’est pas notre destin.
Sur la santé
Les progrès sanitaires sont probablement parmi les plus impressionnants que nous puissions observer. En 1900, l’espérance de vie moyenne à la naissance dans le monde était estimée à environ 32 ans. En 2023, elle atteignait 73 ans. En un peu plus d’un siècle, elle a donc plus que doublé. Cette transformation ne s’explique pas uniquement par le recul de la mortalité infantile, même si celui-ci a joué un rôle considérable. Les probabilités de survie se sont également améliorées dans les différentes tranches d’âge, grâce notamment aux progrès de la médecine, de l’alimentation, de l’hygiène et des conditions matérielles.
Prenons justement le cas de la mortalité des enfants. Selon l’UNICEF, en 1990, environ 94 enfants sur mille mouraient avant cinq ans. En 2024, ce nombre était descendu à environ 37 sur mille, soit une diminution de 60 %. Derrière ces chiffres se trouvent des millions d’enfants qui peuvent désormais vivre, grandir, recevoir une éducation et construire une existence que la mort prématurée leur aurait probablement refusée. Je trouve d’ailleurs curieux que nous sachions si bien commémorer les morts de notre histoire, mais que nous accordions aussi peu d’attention à toutes les morts qui n’ont pas eu lieu précisément parce que nous avons appris à les empêcher.
Nous pourrions multiplier les exemples, qu’il s’agisse de la vaccination, du traitement des infections, de la chirurgie, de la prévention ou de l’amélioration des soins maternels. Ce qui m’intéresse ici n’est pas simplement la quantité des progrès, mais leur nature. Ils n’ont pas été obtenus par une quelconque nécessité historique ni d’un simple hasard. Ils sont le résultat d’une accumulation de connaissances, de pratiques institutionnelles et d’actions humaines.
Autrement dit, l’amélioration de la santé humaine nous apprend non seulement que le monde peut devenir meilleur, mais également que la compréhension rationnelle de ses problèmes constitue l’un des moyens les plus efficaces pour y parvenir.
Sur l’éducation
Concernant l’éducation, les transformations sont également considérables.
Au début du XIXe siècle, seule une petite minorité de la population mondiale savait lire et écrire. La généralisation progressive de l’instruction a profondément modifié cette situation. Selon l’UNESCO, la proportion d’adultes alphabétisés est notamment passée d’environ 81 % en 2000 à 87 % en 2020. L’accès à l’enseignement s’est également développé. Le rapport mondial de suivi sur l’éducation de l’UNESCO indique qu’en 2024, environ 1,4 milliard d’élèves étaient scolarisés dans l’enseignement primaire et secondaire, soit 327 millions de plus qu’en 2000.
Je ne voudrais toutefois pas réduire le progrès éducatif au seul fait de fréquenter un établissement scolaire. La scolarisation ne garantit pas l’acquisition de connaissances suffisantes, pas davantage que l’alphabétisation ne garantit le développement de vertus intellectuelles ou de capacités de jugement critique. Mais il me paraît évident qu’un individu sachant lire, écrire et compter dispose, toutes choses égales par ailleurs, de possibilités cognitives et pratiques plus étendues que celui qui en est privé ainsi que davantage d’options de vie.
L’éducation constitue également une condition importante de notre capacité collective à résoudre des problèmes. Elle nous permet de former des médecins, des ingénieurs, des chercheurs, des enseignants et des citoyens capables de comprendre, de discuter et éventuellement de modifier les institutions dans lesquelles ils vivent, de réduire, voire de supprimer, certains problèmes d’aujourd’hui ou de demain.
Nous aurions donc tort de considérer ces transformations comme de simples améliorations statistiques. Elles contribuent également à augmenter les capacités humaines de produire d’autres améliorations.
Sur les discriminations
La question des discriminations est plus difficile à évaluer, notamment parce qu’elle concerne des phénomènes distincts qu’il ne faut pas confondre.
Nous devons au moins distinguer les discriminations inscrites dans le droit, celles qui résultent du fonctionnement des institutions et celles qui se manifestent dans les comportements individuels. À cela s’ajoute la question des représentations sociales, des normes culturelles et de leur évolution. Néanmoins, les transformations historiques sont considérables dans plusieurs domaines.
Il suffit de comparer la situation juridique des femmes dans de nombreux États au début du XXe siècle avec celle d’aujourd’hui pour observer l’ampleur des changements. L’accès au suffrage, à l’éducation, à certaines professions, à la propriété ou à l’autonomie matrimoniale a été considérablement étendu. De même, l’abolition de systèmes de ségrégation juridiquement organisés ou la reconnaissance progressive de droits à des minorités autrefois exclues constituent des transformations institutionnelles dont l’importance morale est difficilement contestable.
Ces évolutions ne se limitent d’ailleurs pas à un passé lointain. Le rapport Women, Business and the Law 2026 de la Banque mondiale indique que 68 économies ont adopté 113 réformes juridiques favorables aux possibilités économiques des femmes entre octobre 2023 et octobre 2025. Concernant certaines pratiques discriminatoires, nous pouvons également constater des améliorations mesurables. Les données de l’UNICEF montrent, par exemple, que la proportion mondiale de jeunes femmes mariées avant l’âge de dix-huit ans a sensiblement diminué au cours des dernières décennies.
Cela ne signifie évidemment pas que les discriminations auraient disparu. Mais il serait assez étrange de considérer que leur persistance annule les progrès accomplis dans la reconnaissance des droits et des libertés individuelles. Nous pouvons d’ailleurs formuler ici un argument normatif : si la reconnaissance de l’égalité morale des individus constitue une bonne chose, alors l’extension effective de leurs droits doit être reconnue comme une amélioration, même lorsqu’elle demeure insuffisante.
Il me semble que nous avons là une raison supplémentaire de considérer le progrès non comme une simple transformation matérielle, mais également comme une possibilité de transformation de nos institutions et de nos conceptions morales.
Sur le climat
C’est probablement sur la question climatique que l’optimisme paraît aujourd’hui le plus difficile à défendre. Et pourtant, c’est également dans ce domaine que les travaux d’Hannah Ritchie me semblent particulièrement instructifs.
Dans Not the End of the World, Ritchie propose une approche qu’elle qualifie d’optimisme urgent. L’idée est relativement simple : reconnaître la gravité des problèmes environnementaux tout en refusant de considérer que ceux-ci seraient nécessairement insolubles.
Cette attitude me semble constituer un bon exemple de la différence entre l’optimisme rationnel et l’optimisme de principe. Il ne s’agit pas de soutenir que la situation climatique serait satisfaisante, mais d’examiner les moyens dont nous disposons pour l’améliorer et les résultats qu’ils ont déjà permis d’obtenir.
Prenons d’abord l’exemple de la couche d’ozone. Lorsque les scientifiques ont identifié les effets destructeurs de certaines substances chimiques, les États ont progressivement organisé leur limitation à travers le protocole de Montréal. Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, près de 99 % des substances interdites appauvrissant la couche d’ozone ont été progressivement éliminées. Les observations montrent aujourd’hui des signes de reconstitution, et un retour aux niveaux de 1980 est attendu autour de 2040 pour une grande partie du globe. Nous avons donc ici un exemple remarquable de coopération internationale ayant permis de combattre efficacement un problème environnemental mondial.
Sur le changement climatique lui-même, les transformations techniques sont également importantes. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les énergies renouvelables représentaient environ 23 % de la production mondiale d’électricité en 2015, contre 34 % en 2025. La seule production solaire et éolienne est passée d’environ 5 % à 17 % sur la même période. Plus encore, l’AIE estime que le déploiement, depuis 2019, de certaines technologies bas-carbone (solaire, éolien, nucléaire, véhicules électriques ou encore pompes à chaleur) a permis d’éviter environ trois milliards de tonnes d’émissions annuelles de CO₂ en 2025, par comparaison avec un scénario dans lequel ces technologies n’auraient pas été déployées.
La distinction est importante : il s’agit d’émissions évitées par rapport à un scénario contrefactuel, et non d’une réduction équivalente des émissions mondiales effectivement observées. Mais le constat demeure intéressant. Nous avons commencé à développer et à déployer des technologies capables de modifier substantiellement la trajectoire de nos émissions.
Un autre exemple environnemental mérite d’être rappelé : l’élimination mondiale de l’essence au plomb, annoncée en 2021 par le PNUE. Là encore, un problème sanitaire et environnemental majeur a fait l’objet d’une intervention internationale dont les résultats sont mesurables et mesurés. Ces réussites ne démontrent pas que la crise climatique ou celle de la biodiversité seront résolues. Elles démontrent néanmoins quelque chose qui me paraît fondamental : nous avons déjà été capables d’identifier des problèmes environnementaux importants, d’en comprendre les causes, de développer des instruments appropriés et d’obtenir des résultats.
Pourquoi cette information devrait-elle être considérée comme secondaire lorsqu’il s’agit de penser notre avenir ?
3. It’s Been Too Hard Livin’
Nous avons donc de bonnes raisons de reconnaître plusieurs améliorations historiques majeures. Mais pourquoi serait-il problématique de les ignorer ? Après tout, quelqu’un pourrait soutenir que le pessimisme, même lorsqu’il exagère certains problèmes, constitue un instrument utile pour nous pousser à agir.
Cette objection mérite examen, car une représentation du monde ne produit pas uniquement des effets sur nos croyances. Elle peut également influencer nos décisions, nos émotions et nos rapports avec autrui.
De l’erreur de diagnostic aux mauvaises solutions
Commençons par un principe qui me paraît évident : pour résoudre correctement un problème, nous avons intérêt à le comprendre correctement.
Ce principe n’implique pas qu’une connaissance parfaite soit nécessaire à l’action, ni qu’une erreur de diagnostic conduise nécessairement à un échec. Il signifie simplement que, toutes choses égales par ailleurs, une décision fondée sur des prémisses vraies et pertinentes possède de meilleures chances de répondre au problème concerné qu’une décision fondée sur des prémisses fausses.
Prenons un exemple. Supposons qu’une population connaisse une augmentation d’une maladie infectieuse et qu’un gouvernement considère, à tort, que cette augmentation provient exclusivement d’un manque d’infrastructures hospitalières. Il décide alors d’investir massivement dans la construction de nouveaux hôpitaux. Cette politique pourrait certainement améliorer certains aspects du système sanitaire, mais elle risquerait de négliger d’autres interventions beaucoup plus efficaces si le problème principal provenait, par exemple, d’une eau contaminée. Ce qui importe ici est que l’erreur de diagnostic peut conduire à une mauvaise sélection des moyens.
Il me semble que la même chose peut se produire lorsque nous interprétons incorrectement les évolutions du monde. Si nous pensons qu’un problème s’aggrave alors qu’il diminue, nous risquons de mal comprendre les mécanismes qui expliquent son évolution. Si nous considérons qu’aucune intervention ne fonctionne alors que certaines produisent des résultats importants, nous pourrions être conduits à abandonner précisément les moyens qui permettent de résoudre le problème.
La difficulté devient particulièrement importante en politique, où les décisions concernent des ressources limitées, des intérêts divergents et des conséquences parfois difficilement réversibles et dont certaines ne sont analysables qu’après coup. Je voudrais également préciser que cette critique ne concerne pas seulement les individus pessimistes. Un optimiste qui minimise un problème réel peut commettre exactement la même erreur de diagnostic. La question n’est donc pas de savoir quelle représentation nous préférons émotionnellement, mais laquelle possède les meilleures justifications.
De la peur, de l’espoir et de l’incitation à l’action ou à l’inaction
Une défense du catastrophisme pourrait être formulée de la manière suivante : même si une représentation exagérément pessimiste du monde est incorrecte, elle pourrait être utile pour mobiliser les individus. En d’autres termes, la peur constituerait un moyen d’inciter à l’action.
Je reconnais volontiers que cette hypothèse possède une certaine plausibilité empirique. Il serait d’ailleurs incorrect d’affirmer que les discours anxiogènes conduisent systématiquement à l’inaction. Une méta-analyse publiée en 2026, portant sur les appels à la peur dans la communication climatique, identifie un effet positif, quoique faible, sur l’engagement climatique. Mais cette observation ne suffit pas à démontrer que le catastrophisme constituerait une stratégie généralement efficace, encore moins que l’exagération des dangers serait justifiée.
En premier lieu, il faudrait distinguer la peur fondée sur une représentation correcte d’un danger et celle qui repose sur une représentation erronée. Nous pouvons parfaitement craindre un événement réellement dangereux sans avoir besoin d’en exagérer la probabilité ou les conséquences. En second lieu, il faut considérer que la peur peut provoquer plusieurs réponses. Elle peut conduire à la mobilisation, à la recherche de solutions, mais aussi au retrait, au fatalisme ou à la résignation selon les individus et les circonstances.
Les recherches sur l’espoir apportent ici des résultats intéressants. Une méta-analyse de 2023 réalisée par Geiger, Dwyer et Swim constate que l’espoir associé à la capacité d’agir contre le changement climatique est positivement corrélé à l’engagement. En revanche, l’espoir reposant sur la croyance que le changement climatique ne serait pas réellement un problème est associé à un engagement plus faible. Cette distinction me paraît particulièrement instructive. Ce n’est pas nécessairement le fait d’espérer qui nous pousse à agir, mais ce que nous espérons et les raisons pour lesquelles nous considérons notre action comme susceptible de produire un résultat.
Nous pouvons donc envisager qu’une personne convaincue de l’inévitabilité d’une catastrophe considère toute action comme inutile, tandis qu’une autre, informée des solutions disponibles, soit davantage disposée à participer à leur réalisation. Il ne s’agit pas d’une loi psychologique universelle, mais d’un mécanisme plausible qu’il convient de prendre au sérieux dans une réflexion pratique.
À cela s’ajoute une difficulté morale. Même si une croyance fausse permettait effectivement d’obtenir certains comportements souhaitables, nous devrions encore nous demander si sa diffusion serait justifiée. Pour ma part, je défends l’idée que nous avons un devoir envers la vérité qui ne dépend pas uniquement de son utilité instrumentale. Une proposition ne devient pas vraie parce qu’elle sert une bonne cause, pas davantage qu’elle ne devient fausse parce qu’elle pourrait entraîner des conséquences politiques indésirables.
Je ne vois donc aucune raison d’abandonner l’exigence de vérité au nom de la mobilisation. Nous devons pouvoir présenter correctement les dangers et les possibilités d’action, sans transformer l’inquiétude en un substitut à l’argumentation.
Des risques psychologiques pour les personnes les plus vulnérables
Une autre conséquence possible des représentations pessimistes concerne leur influence sur la santé psychologique des individus, notamment parmi ceux qui sont particulièrement sensibles à certaines inquiétudes.
Les recherches sur l’éco-anxiété montrent effectivement que les préoccupations environnementales peuvent être associées à une détresse psychologique importante. Une étude de Hickman et de ses collègues dans The Lancet Planetary Health a interrogé dix mille jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays. Elle constatait notamment que 59 % des répondants se déclaraient très ou extrêmement inquiets du changement climatique, et que la perception d’une réponse gouvernementale inadéquate était associée à une détresse plus importante. Une revue systématique publiée en 2024 dans BMC Psychiatry relève également des associations positives entre l’éco-anxiété et plusieurs indicateurs de détresse psychologique.
Mais ces résultats demandent une distinction supplémentaire, qui me semble trop rarement formulée. Nous devons différencier l’inquiétude issue d’un danger réel, celle qui résulte d’une réponse effectivement insuffisante et celle qui pourrait provenir d’une représentation incorrecte de la situation ou des actions entreprises.
Supposons qu’un individu considère qu’aucune mesure n’est prise contre un danger alors que plusieurs interventions existent et produisent déjà des résultats. Nous avons de bonnes raisons de penser que sa représentation du monde ne correspond pas entièrement à la réalité. Et nous pouvons formuler l’hypothèse que cette croyance contribue à une inquiétude qu’une meilleure connaissance de la situation pourrait atténuer. Je précise néanmoins que les études citées ne permettent pas d’établir quelle proportion de l’éco-anxiété proviendrait de représentations erronées ni de démontrer que la correction de ces représentations suffirait à réduire la détresse.
Il serait également déplacé de considérer que toute personne angoissée par l’avenir serait simplement mal informée. Les dangers environnementaux sont réels et certaines inquiétudes sont parfaitement rationnelles. Mais nous aurions symétriquement tort de considérer que la sincérité ou l’intensité d’une émotion constitue une preuve de la vérité des croyances qui l’accompagnent. Notre devoir épistémique demeure donc le même : distinguer ce qui est effectivement dangereux, ce qui a déjà été entrepris et ce qui reste à accomplir.
Cette exigence me semble particulièrement importante lorsqu’il s’agit de communiquer auprès de personnes vulnérables, notamment des enfants et des adolescents. Leur présenter des dangers réels sans leur expliquer les possibilités d’action, les progrès réalisés ou les incertitudes qui subsistent peut contribuer à leur donner une représentation excessivement fataliste de leur avenir.
L’objectif ne doit évidemment pas être de leur dissimuler les problèmes, mais au contraire de leur permettre de les comprendre correctement, sans leur transmettre davantage d’angoisse que les faits ne le justifient.
De la tension sociale et de la polarisation
Il existe enfin une conséquence politique possible du catastrophisme que je voudrais examiner : sa contribution à certaines formes de radicalisation et de polarisation.
L’idée est la suivante : lorsqu’un individu considère qu’une catastrophe est imminente et qu’aucune réponse suffisante n’est apportée, il peut être tenté de conclure que seules des mesures immédiates et radicales sont moralement acceptables. Toute proposition graduelle, toute discussion sur les moyens ou toute objection concernant les effets secondaires des politiques envisagées risque alors d’être interprétée comme une volonté de retarder l’action voire comme le signe d’un défaut moral.
Or, une telle attitude peut conduire à confondre deux propositions pourtant différentes : considérer qu’un problème exige une intervention urgente et considérer que toute intervention présentée comme urgente serait nécessairement appropriée. La première proposition peut être parfaitement justifiée. La seconde ne l’est pas.
Prenons le cas du changement climatique. Un individu pourrait parfaitement soutenir qu’une diminution rapide des émissions est nécessaire. Mais cela ne lui permet pas de conclure, sans autre argument, que toute politique promettant une réduction rapide serait moralement ou instrumentalement justifiée. Il faut encore examiner son efficacité, son coût, ses conséquences distributives et les alternatives disponibles.
Le danger apparaît lorsque l’urgence cesse de constituer une caractéristique du problème pour devenir une dispense de justification des moyens. Cette situation peut également transformer les désaccords politiques ou techniques en jugements moraux sur les personnes. Celui qui propose une stratégie différente n’est plus simplement un interlocuteur avec lequel nous sommes en désaccord, mais devient un individu que l’on accuse de manquer de conscience, de courage ou d’humanité.
Nous pouvons alors comprendre comment certaines représentations catastrophistes pourraient contribuer à la polarisation. Les individus qui ne partagent pas les mêmes évaluations du problème ou les mêmes solutions risquent de se percevoir mutuellement comme moralement condamnables, ce qui rend plus difficile l’examen rationnel des propositions concurrentes.
Il faut cependant préciser que les résultats empiriques sur les effets des stratégies radicales donnent des résultats nuancés et parfois contrastés. Certaines recherches indiquent que des actions militantes particulièrement perturbatrices peuvent diminuer le soutien aux groupes qui les pratiquent, tandis que d’autres constatent qu’elles peuvent accroître l’attention portée au problème ou renforcer le soutien à des organisations plus modérées. Il serait donc incorrect d’affirmer que les stratégies radicales augmentent toujours la polarisation ou nuisent nécessairement à leur cause.
De plus, une politique modérée n’est pas nécessairement une politique rationnelle. Si une intervention graduelle est manifestement incapable de répondre à un danger grave, il peut être parfaitement justifié de la rejeter. La question pertinente ne concerne donc pas le degré de radicalité d’une proposition, mais l’adéquation entre le problème, les objectifs et les moyens.
C’est justement pour cette raison que la connaissance du monde me semble indispensable au débat politique. Elle nous permet de discuter de la gravité des problèmes, de leurs mécanismes et de leurs solutions, plutôt que de transformer notre désaccord sur les moyens en une confrontation entre des individus supposément vertueux et d’autres supposément indifférents.
4. A Long Time Comin’
Jusqu’ici, j’ai principalement défendu l’idée que le monde avait connu plusieurs progrès considérables et que leur reconnaissance possédait une valeur épistémique et pratique. Mais il serait maintenant nécessaire de formuler certaines réserves afin d’éviter que ma position soit interprétée comme un optimisme naïf.
Une amélioration du monde n’implique pas que le monde ne doive plus s’améliorer
La première réserve concerne la différence entre une amélioration et une situation moralement satisfaisante.
Ce n’est pas parce que la mortalité infantile a diminué de 60 % depuis 1990 que les millions d’enfants qui meurent encore chaque année constituent une situation acceptable. Ce n’est pas parce que l’extrême pauvreté a considérablement reculé que nous devrions nous satisfaire de l’existence de centaines de millions de personnes vivant encore dans une privation matérielle sévère.
De même, reconnaître les progrès accomplis en matière de droits des femmes ne signifie pas que l’égalité juridique ou effective aurait été atteinte. Le rapport de la Banque mondiale de 2026 souligne justement l’écart considérable entre les droits inscrits dans la loi et leur application. Les femmes ne disposent encore, selon les dimensions juridiques examinées, que d’environ deux tiers des droits économiques reconnus aux hommes à l’échelle mondiale.
Il faut donc distinguer le constat descriptif d’une amélioration et le jugement normatif sur son caractère suffisant. En réalité, les deux propositions peuvent parfaitement être vraies : le monde est devenu meilleur dans plusieurs domaines, et le monde devrait encore considérablement s’améliorer.
Je dirais même que leur reconnaissance simultanée devrait constituer l’attitude ordinaire d’un individu soucieux de la vérité. Nous n’avons aucune raison d’exagérer les problèmes pour justifier leur résolution, pas davantage que nous n’avons de raison de les minimiser pour reconnaître les réussites passées.
Une direction positive ne garantit pas que tout ira bien dans le futur
La seconde réserve concerne notre rapport à l’avenir.
Nous pouvons constater qu’une situation s’est améliorée pendant plusieurs décennies sans être autorisés à conclure qu’elle continuera nécessairement à s’améliorer. L’histoire ne constitue pas une loi naturelle du progrès. Les institutions peuvent disparaître, les connaissances peuvent être mal utilisées et les acquis sociaux peuvent être remis en question. Les événements contemporains devraient d’ailleurs suffire à nous rappeler cette possibilité.
Selon l’Uppsala Conflict Data Program, 65 conflits impliquant au moins un État ont été recensés en 2025, soit le nombre le plus élevé depuis le début de cette série statistique en 1946. Le fait que nous ayons connu des transformations historiques importantes dans la reconnaissance des droits humains ne signifie donc nullement que les guerres ou les violences politiques auraient cessé de constituer des menaces majeures.
Sur le climat, l’Organisation météorologique mondiale indique que 2025 fut l’une des trois années les plus chaudes jamais enregistrées, avec une température moyenne d’environ 1,43 °C au-dessus de la période préindustrielle. Les émissions mondiales de CO₂ liées à l’énergie ont également atteint un nouveau record en 2025, malgré le développement considérable des technologies bas-carbone.
Ces résultats ne contredisent pas les progrès évoqués précédemment. Ils nous montrent simplement que plusieurs évolutions peuvent coexister et que le progrès dans un domaine ne garantit pas le progrès dans un autre. Il faut également reconnaître que certains dommages peuvent devenir irréversibles ou extrêmement difficiles à corriger, comme la disparition d’espèces ou certaines transformations des systèmes climatiques.
L’optimisme que je défends ne repose donc pas sur l’idée que l’avenir sera nécessairement meilleur. Il repose sur la conviction, justifiable par nos expériences historiques et nos connaissances actuelles, que certaines améliorations demeurent possibles et que nous disposons de moyens pour les produire.
Du ralentissement du progrès et des nouveaux problèmes
Une dernière réserve concerne le ralentissement de certaines améliorations et l’apparition de nouveaux problèmes.
Les progrès ne suivent pas nécessairement une trajectoire linéaire. Une politique peut produire des résultats rapides pendant une période, puis devenir moins efficace lorsque les problèmes les plus simples ont été résolus. Il peut également arriver que des transformations économiques, sociales ou technologiques créent de nouvelles difficultés en même temps qu’elles améliorent certaines dimensions de l’existence.
Prenons l’exemple de l’industrialisation. Elle a joué un rôle important dans l’amélioration des conditions matérielles de vie, mais elle a également contribué aux émissions de gaz à effet de serre et à plusieurs formes de dégradation environnementale. Nous ne pouvons donc simplement considérer qu’un mécanisme ayant produit certains progrès continuera nécessairement à produire des effets globalement favorables. Le même raisonnement peut s’appliquer aux transformations technologiques contemporaines, notamment à l’intelligence artificielle, dont les bénéfices potentiels coexistent avec des risques nouveaux.
À cela s’ajoute le ralentissement observable de certaines tendances. L’UNESCO constate ainsi que les progrès de la scolarisation mondiale ont fortement ralenti depuis 2015. Le rapport des Nations unies sur les objectifs de développement durable de 2026 estime, quant à lui, que seulement 36 % des cibles disposant de données suffisantes sont sur la bonne trajectoire ou connaissent des progrès modérés, tandis que 15 % ont régressé par rapport à leur situation de référence de 2015.
Ces résultats constituent une objection sérieuse à toute philosophie naïve du progrès. Mais ils ne justifient pas davantage une philosophie de la catastrophe permanente. Ils indiquent plutôt que les mécanismes du progrès demandent à être continuellement examinés, que les politiques doivent être adaptées aux problèmes nouveaux et que les améliorations ne peuvent être considérées comme définitivement acquises.
L’histoire nous montre que nous avons été capables de transformer le monde. Elle ne nous dispense pas de continuer à le faire.
5. A Change Is Gonna Come
Je voudrais maintenant tirer les conséquences pratiques de ces réflexions.
Il me semble que la reconnaissance des progrès humains ne devrait pas conduire à une satisfaction passive, mais au contraire à une exigence plus grande dans notre manière d’identifier et de résoudre les problèmes du monde.
De l’importance d’un optimisme critique
Je défendrai ici ce que nous pourrions appeler un optimisme critique.
Par cette expression, je n’entends pas une croyance selon laquelle le monde deviendra nécessairement meilleur, mais une disposition à reconnaître les possibilités effectives d’amélioration et à les examiner rationnellement, sans nier la gravité des problèmes qui subsistent.
Cet optimisme doit donc être conditionnel. Il dépend des connaissances disponibles, des moyens d’action existants, des institutions susceptibles de les mettre en œuvre et de notre capacité à identifier correctement les difficultés. Il faut également distinguer ce que nous appelons une catastrophe de ce que nous pourrions appeler une tension, sans supposer que ces deux situations seraient toujours mutuellement exclusives.
J’entends ici par catastrophe une situation produisant, ou risquant de produire avec une probabilité suffisamment élevée, des dommages particulièrement graves, étendus ou difficilement réversibles. Par tension, j’entends plutôt une situation dans laquelle plusieurs contraintes, intérêts ou évolutions problématiques créent des difficultés sans impliquer nécessairement une catastrophe.
Mais il faudrait encore préciser les dimensions retenues : la gravité des dommages, leur étendue, leur probabilité, leur réversibilité et les possibilités d’intervention. Une catastrophe peut être objectivement grave tout en étant relativement accessible à une intervention efficace. À l’inverse, une difficulté apparemment modeste peut annoncer un risque systémique beaucoup plus important. Il ne suffit donc pas de qualifier un phénomène de catastrophique pour comprendre ce qu’il implique ou déterminer la réponse appropriée.
Reconnaître les problèmes pour pouvoir les régler
La première exigence d’une politique rationnelle est de reconnaître les problèmes qui existent effectivement.
Cela pourrait sembler trivial, mais la pratique politique nous montre régulièrement combien cette exigence est difficile à satisfaire. Nous pouvons nier certains problèmes parce qu’ils contredisent nos croyances, en exagérer d’autres parce qu’ils servent nos objectifs ou sélectionner certains faits uniquement parce qu’ils confortent les propositions que nous souhaitons défendre. Or, une telle attitude me semble incompatible avec le devoir que nous avons envers la vérité.
Si nous souhaitons améliorer le monde, nous devons accepter que nos croyances soient révisables, que nos hypothèses puissent être fausses et que les solutions que nous préférons ne soient pas nécessairement les plus efficaces. J’insisterais également sur une distinction entre reconnaître l’existence d’un problème et connaître son ampleur. Nous pouvons parfaitement savoir que la pauvreté existe sans connaître sa distribution géographique, ses causes ou les mécanismes qui permettent de la réduire. De même, connaître l’existence du réchauffement climatique ne suffit pas à déterminer quelles interventions permettraient de diminuer les émissions au moindre coût ou avec les meilleurs résultats.
Le travail de connaissance ne s’arrête donc pas au constat d’une situation problématique. Il doit se poursuivre dans l’explication de ses causes, dans l’évaluation des moyens disponibles et dans le contrôle de leurs résultats.
Du devoir de mesurer pour pouvoir régler
C’est ici que je voudrais défendre un principe qui me semble particulièrement important : nous avons, dans certaines circonstances, un devoir de mesurer.
Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que toute réalité moralement pertinente pourrait être ramenée à un chiffre. Certaines dimensions de l’expérience humaine sont difficilement quantifiables et toute mesure suppose des choix conceptuels concernant les phénomènes que nous souhaitons étudier. Mais cette réserve ne doit pas nous conduire à sous-estimer la valeur de la mesure.
Lorsque nous souhaitons combattre une maladie, il est utile de connaître le nombre de personnes concernées, les facteurs de risque, l’efficacité des traitements et les ressources nécessaires. Lorsque nous souhaitons réduire les émissions de gaz à effet de serre, il est utile de connaître leur origine, leur quantité et le coût des interventions permettant de les diminuer. La mesure nous permet de passer d’une inquiétude générale à une compréhension plus précise du problème.
Mais pourquoi parler d’un devoir ? Mon argument est le suivant. Supposons que nous ayons une obligation morale d’aider certaines personnes ou d’éviter certains dommages. Supposons également que les moyens que nous choisissons influencent notre capacité à satisfaire cette obligation. Si une meilleure connaissance des faits nous permet d’identifier des moyens plus efficaces, alors nous avons, au moins dans certaines limites raisonnables, une raison normative d’acquérir cette connaissance.
Cette obligation n’est pas absolue. Nous ne pouvons pas demander à chaque individu de devenir spécialiste de tous les domaines nécessaires à l’action publique. Mais elle devient particulièrement exigeante pour ceux qui prennent des décisions concernant autrui et disposent de moyens institutionnels pour produire ou utiliser les connaissances pertinentes.
L’État, les organisations politiques, les institutions publiques et les acteurs qui prétendent proposer des solutions ont donc une responsabilité épistémique particulière. Nous devrions attendre d’eux qu’ils soient capables de justifier non seulement pourquoi un problème mérite une intervention, mais également pourquoi les moyens proposés sont susceptibles d’atteindre les objectifs poursuivis.
Cela implique d’identifier des indicateurs, de construire des comparaisons pertinentes, d’examiner les contre-arguments et d’évaluer les résultats après l’application des politiques. Je ne soutiens pas que toute décision puisse être réduite à une analyse quantitative. Les objectifs eux-mêmes demandent une justification normative, et plusieurs biens peuvent être difficilement comparables et conciliables. Mais lorsque les objectifs ont été déterminés, la question de leur réalisation implique nécessairement un examen empirique des moyens.
Il me semble que cette exigence devrait constituer un élément fondamental de notre manière de penser l’action publique.
Mesurer pour comprendre l’échelle de la tâche
Il reste un dernier intérêt de la mesure que je voudrais mettre en avant : elle nous permet de comprendre l’échelle véritable des problèmes et de leurs solutions.
Nous avons parfois tendance à considérer qu’un problème est insurmontable simplement parce que les nombres associés à sa résolution paraissent immenses. Mais un montant élevé en valeur absolue ne nous apprend pas grand-chose si nous ne le comparons pas aux ressources disponibles.
Prenons un exemple particulièrement douloureux : la reconstruction de Gaza. Selon l’évaluation publiée en avril 2026 par l’Organisation des Nations unies, l’Union européenne et la Banque mondiale, les besoins de relèvement et de reconstruction de Gaza sont estimés à environ 71,4 milliards de dollars sur dix ans, dont 26,3 milliards nécessaires durant les dix-huit premiers mois. Il s’agit évidemment d’une somme considérable. Mais considérons maintenant cette estimation à l’échelle de l’économie mondiale. Selon la Banque mondiale, le produit intérieur brut mondial nominal atteignait environ 118 350 milliards de dollars en 2025. Le coût estimé de la reconstruction de Gaza sur dix ans représenterait donc environ 0,06 % de la valeur produite dans le monde pendant cette seule année.
Je voudrais insister sur ce chiffre, car il me semble particulièrement éclairant.
Nous parlons d’une catastrophe humaine et matérielle d’une ampleur considérable, dont la réparation nécessiterait des dizaines de milliards de dollars, mais dont le coût financier estimé représente une fraction extrêmement faible de la production économique mondiale annuelle. Cela ne signifie nullement que la reconstruction serait facile. Le PIB mondial ne constitue pas un budget que nous pourrions librement distribuer, et les difficultés de Gaza ne sont pas uniquement financières. Les conditions de sécurité, les obstacles politiques, l’accès aux matériaux, les capacités administratives, la protection des droits des habitants et la possibilité même d’entreprendre les travaux représentent autant de difficultés majeures.
De plus, aucune reconstruction ne pourrait effacer les souffrances humaines, les pertes de vies ou les dommages irréversibles causés par la guerre. Néanmoins, cette comparaison nous apprend quelque chose d’important : l’ampleur humaine d’une catastrophe et l’ampleur des ressources économiques nécessaires pour y répondre ne sont pas nécessairement proportionnelles à l’échelle mondiale.
Un problème qui semble presque insurmontable lorsqu’on observe uniquement les destructions peut s’avérer matériellement accessible lorsqu’on le rapporte aux capacités économiques disponibles. L’obstacle peut alors se situer davantage dans la mobilisation des ressources, les conditions politiques ou les capacités institutionnelles que dans une impossibilité économique fondamentale. Ce genre de comparaison ne résout évidemment pas le problème. Mais il contribue à modifier la manière dont nous le comprenons.
Il nous fait passer d’une représentation dans laquelle une catastrophe paraît simplement immense à une interrogation beaucoup plus précise : quelles ressources sont nécessaires, qui pourrait les mobiliser, quelles conditions doivent être réunies et quels obstacles empêchent actuellement la réalisation des interventions, quels arbitrages ? Il me semble que c’est précisément là que la mesure devient politiquement intéressante.
Nous pouvons d’ailleurs retrouver cette démarche dans les travaux d’Hannah Ritchie. Lorsqu’elle examine les problèmes environnementaux, elle ne se contente pas d’en rappeler l’existence ou d’en souligner la gravité. Elle cherche également à déterminer leur ampleur, les mécanismes qui les produisent, les moyens disponibles pour les réduire et les transformations déjà réalisées. Il y a dans cette méthode quelque chose que je trouve profondément optimiste, non parce qu’elle garantirait notre réussite, mais parce qu’elle transforme une inquiétude abstraite en un ensemble de problèmes susceptibles d’être examinés et, dans certains cas, résolus.
Une catastrophe n’est pas nécessairement une fatalité. Et reconnaître qu’elle ne l’est pas peut constituer la première étape de sa résolution.
6. Oh, Yes, It Will
Je voudrais terminer en revenant à Sam Cooke.
Lorsqu’il chantait A Change Is Gonna Come, les injustices qu’il dénonçait étaient profondément inscrites dans les institutions et les rapports sociaux de son époque. Pourtant, l’espérance qu’il exprimait n’était pas celle d’un individu ignorant ces injustices. Elle reposait, au contraire, sur la possibilité d’un monde différent.
Plus de soixante ans après, nous pouvons reconnaître que certains changements ont effectivement eu lieu. Les systèmes de ségrégation juridiquement organisés ont été abolis dans plusieurs sociétés, les droits de millions d’individus ont été étendus et plusieurs formes d’exclusion autrefois considérées comme normales sont aujourd’hui largement contestées.
Cela ne signifie pas que les injustices ont disparu. Mais il serait tout aussi incorrect de nier l’importance des transformations accomplies que de prétendre qu’elles auraient définitivement résolu les problèmes concernés. Il me semble que nous devrions adopter cette même attitude face à l’ensemble des difficultés du monde contemporain.
Nous avons de bonnes raisons de reconnaître que l’humanité a accompli des progrès considérables dans la santé, l’éducation, les conditions matérielles d’existence et plusieurs dimensions de la reconnaissance des droits. Nous disposons également d’exemples historiques montrant que certains problèmes environnementaux ou sanitaires, autrefois considérés comme particulièrement difficiles, ont pu être substantiellement améliorés par l’action humaine.
Mais ces réussites ne constituent ni une garantie de progrès futur ni une justification de l’inaction présente. C’est justement parce que le progrès n’est pas nécessaire qu’il doit être pensé comme une tâche. Nous devons donc refuser deux attitudes qui me semblent également problématiques. La première consiste à considérer que tout ira bien simplement parce que l’humanité a déjà réalisé des progrès. La seconde consiste à considérer que rien ne peut véritablement s’améliorer parce que des catastrophes et des injustices subsistent. L’une et l’autre conduisent à abandonner notre exigence de justification au profit d’une croyance de principe mal justifiée.
Pour ma part, je ne pense pas que nous ayons un devoir d’être optimistes. Un individu peut parfaitement disposer de bonnes raisons de penser qu’un problème va s’aggraver ou qu’une catastrophe est probable. Il serait contraire à l’exigence de vérité de lui demander d’adopter une croyance plus favorable simplement parce que celle-ci serait psychologiquement ou politiquement préférable.
En revanche, je défends l’idée que nous avons le devoir de reconnaître les raisons que nous avons d’être optimistes, exactement comme nous avons le devoir de reconnaître les raisons que nous avons d’être pessimistes. Ce devoir implique de cultiver certaines vertus épistémiques : l’honnêteté intellectuelle, la curiosité, la capacité de réviser nos croyances, l’attention aux objections et la disposition à confronter nos représentations aux données disponibles. Il implique également de reconnaître que notre compréhension du monde ne doit pas être déterminée par notre préférence pour une narration catastrophiste ou rassurante.
Je crois que nous aurions beaucoup à gagner à faire de ces exigences des principes de notre rapport au monde et à la politique. Car les problèmes qui demeurent ne demandent pas simplement à être dénoncés. Ils demandent à être compris, mesurés et résolus. Les souffrances humaines ne disparaîtront pas parce que nous aurons trouvé des mots suffisamment forts pour les décrire, pas davantage que les catastrophes seront évitées parce que nous aurons réussi à convaincre tout le monde de leur caractère terrifiant.
Nous avons besoin de connaissances, de bonnes institutions, de moyens efficaces et d’une volonté d’agir qui ne confonde pas la force de ses convictions avec la validité de ses raisons. Je ne sais pas si le monde de demain sera meilleur que celui d’aujourd’hui. Et je me garderais bien de la folle idée selon laquelle l’histoire nous permettrait de répondre avec certitude à cette question.
Mais je sais que plusieurs dimensions fondamentales de la condition humaine se sont considérablement améliorées, que ces transformations ont été rendues possibles par l’action humaine et que nous disposons aujourd’hui de capacités techniques, scientifiques et institutionnelles que les générations précédentes ne possédaient pas. Cela ne suffit pas à garantir notre réussite, mais cela suffit à réfuter l’idée selon laquelle notre avenir ne serait nécessairement qu’une succession de catastrophes.
Le véritable intérêt du progrès passé n’est donc pas de nous offrir une consolation face aux souffrances présentes. Il est de nous donner de bonnes raisons de penser qu’une partie de ces souffrances ne constitue pas une fatalité. Le monde ne deviendra pas meilleur parce que nous croyons qu’il le deviendra. Mais nous avons de bonnes raisons de croire que nous pouvons le rendre meilleur.
Et c’est précisément pour cette raison que nous devons continuer à le faire.
Références et sources principales
Sur le progrès humain et les conditions matérielles :
- Banque mondiale, Poverty and Inequality Platform, mise à jour de mars 2026 : Données sur la pauvreté mondiale.
- Our World in Data, Was the global decline of extreme poverty only due to China? (2026) : Analyse historique.
- Our World in Data, Global average life expectancy has more than doubled since 1900 (2025) : Espérance de vie mondiale.
- UNICEF, Levels and Trends in Child Mortality : Mortalité des enfants de moins de cinq ans.
- FAO, The State of Food Security and Nutrition in the World 2026 : Évolution de la faim.
- UNESCO, Global Education Monitoring Report 2026 : Accès à l’éducation.
- Banque mondiale, Women, Business and the Law 2026 : Rapport sur les droits économiques des femmes.
- UNICEF, Child Marriage : Données sur les mariages d’enfants.
Sur l’environnement et l’optimisme fondé sur les données :
- Hannah Ritchie (2024), Not the End of the World: How We Can Be the First Generation to Build a Sustainable Planet, Chatto & Windus.
- Agence internationale de l’énergie (2026), Global Energy Review 2026 : Énergies et émissions.
- Programme des Nations unies pour l’environnement, Évaluation scientifique du protocole de Montréal : Reconstitution de la couche d’ozone.
- Organisation météorologique mondiale (2026), State of the Global Climate 2025 : Rapport climatique.
Sur les représentations, les émotions et l’action :
- Hickman et al. (2021), Climate anxiety in children and young people and their beliefs about government responses to climate change, The Lancet Planetary Health, 5(12), e863–e873.
- Geiger, Dwyer & Swim (2023), Hopium or empowering hope? A meta-analysis of hope and climate engagement, Frontiers in Psychology, 14, 1139427.
- Andre et al. (2024), Globally representative evidence on the actual and perceived support for climate action, Nature Climate Change.
- Cosh, Ryan & Fallander (2024), The relationship between climate change and mental health: A systematic review, BMC Psychiatry, 24, 833.
- The impact of fear appeals on individuals’ climate change attitudes and behaviors: A meta-analysis, Journal of Environmental Psychology, 113, 103110 (2026).
- Nylund, Thai & Hornsey (2025), The climate activist’s dilemma: Extreme protests reduce movement support but raise climate concern and intentions, Journal of Environmental Psychology, 106, 102682.
Sur les limites du progrès et la reconstruction :
- Nations unies (2026), The Sustainable Development Goals Report 2026 : Rapport sur les objectifs de développement durable.
- Uppsala Conflict Data Program (2026) : Évolution des conflits armés.
- ONU, Union européenne et Banque mondiale (2026), Final Gaza Rapid Damage and Needs Assessment : Besoins de reconstruction de Gaza.
- Banque mondiale, World Development Indicators : PIB mondial nominal.
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