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Limites épistémiques et conceptuelles du rapport d’Oxfam sur l’inégalité climatique de 2026

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1. Introduction

Le 27 octobre 2026, Oxfam publiait un rapport intitulé L’injustice des catastrophes : comment le chaos climatique creuse les inégalités et enrichit l’élite. Ce rapport entend démontrer que les populations les plus riches contribuent de manière significativement disproportionnée au changement climatique et aux émissions de gaz à effet de serre alors que les populations les plus défavorisées en subiraient davantage les conséquences. Plus encore, ce document défend l’idée que les catastrophes climatiques participeraient à l’enrichissement des élites économiques.

Ces propositions ne sont pas, en elle-même, toutes dénuées de fondement. Il existe une littérature scientifique importante sur les inégalités d’émissions de gaz à effet de serre, la distribution des dommages lié au réchauffement climatique et les relations entre le revenu, la consommation et l’empreinte environnementale. Il serait donc erroné de rejeter en bloc ces phénomènes sous prétexte qu’une organisation militante les mobilise dans son argumentation ou même de les balayer en raison de origine politique.

Cependant, l’existence d’un phénomène ne suffit pas à valider toutes les propositions formulées à son sujet. Il faut notamment distinguer ce qui est observé de ce qui est estimé, ce qui est estimé de ce qui est causalement démontré et ce qui est causalement démontré de ce qui peut être légitimement catégorisé dans le champ normatif.

Or, à la lecture du rapport et de sa note méthodologique, plusieurs difficultés non-négligeables apparaissent. Elles concernent la construction statistique des inégalités d’émissions, les règles d’attribution du CO₂ aux individus, la relation entre propriété et responsabilité, la conception économique implicite sur la production et sur la consommation utilisée, ainsi que l’interprétation causale et normative des résultats obtenus.

Le problème n’est pas simplement celui de la fiabilité de quelques chiffres ou de leurs véracités. Il concerne plus généralement les conditions dans lesquelles une construction statistique peut être présentée de manière épistémiquement légitime comme une description fidèle de la réalité désignée.

2. De l’observation empirique à la construction statistique des inégalités

Le premier problème concerne la méthode utilisée pour estimer les émissions des différentes catégories de revenus. Pour cela, Oxfam s’appuie sur les travaux du Stockholm Environment Institute. La méthode consiste de prendre les émissions nationales de CO₂ liées à la consommation puis à les répartir entre les individus en utilisant les distributions nationales des revenus. Les émissions ainsi attribuées sont ensuite agrégées selon les différentes catégories de revenus à l’échelle mondiale.

Cette procédure doit être correctement comprise pour comprendre correctement ce qu’elle dit. Il ne s’agit pas de mesurer les émissions individuelles puis d’examiner leur relation statistique avec le revenu. Il s’agit d’attribuer des émissions aux individus à partir d’une relation préalablement supposée entre ces deux variables. Le SEI le reconnaît explicitement. Les émissions nationales sont distribuées entre les individus sur la seule base de leurs revenus, selon une élasticité déterminée et des seuils minimal et maximal. Cette distinction n’est pas anodine.

Supposons que nous cherchions à connaître la relation entre le revenu annuel d’un individu et ses émissions de CO₂. Une première méthode consisterait à relever indépendamment les revenus et les émissions d’un échantillon représentatif, puis à examiner leur relation. Les résultats pourraient alors confirmer, infirmer ou nuancer les hypothèses initiales.

Une seconde méthode consisterait à prendre les émissions totales d’une population et à les répartir entre ses membres en fonction de leurs revenus, en supposant que plus un individu gagne d’argent, plus il émet de CO₂. La seconde procédure peut produire des estimations utiles et même intéressante. Mais elle ne saurait démontrer, par elle-même, la relation empirique dont elle présuppose l’existence. C’est pourtant le risque que présente l’interprétation des résultats d’Oxfam.

Dans son complément français, l’organisation explique que, sur la base de cette méthode, elle arrive à la conclusion que les émissions individuelles de consommation augmentent fortement avec la richesse. Mais cette relation était déjà incorporée dans la construction statistique. On ne saurait présenter comme le résultat indépendant d’une enquête ce qui constitue déjà l’une des hypothèses employées pour construire les données de cette enquête.

Il ne s’agit pas pour autant d’une tautologie complète. les émissions nationales et les distributions de revenus proviennent de données externes. Le modèle produit donc des résultats quantitatifs dont toutes les valeurs ne sont pas fixées d’avance. Mais la relation positive entre revenu et émissions à l’intérieur des intervalles retenus est, elle, imposée méthodologiquement.

Le problème est celui de la validité empirique de cette reconstruction. Une distribution d’émissions statistiquement cohérente avec les distributions de revenus n’est pas nécessairement une représentation fidèle de la distribution réelle des émissions. C’est possiblement vrai, mais pas nécessairement et encore moins justifié par cela.

3. Une hypothèse de proportionnalité insuffisamment justifiée

La difficulté précédente prend une importance supplémentaire lorsqu’on examine la fonction utilisée pour attribuer les émissions.

Le SEI suppose, entre un plancher et un plafond, une élasticité des émissions par rapport au revenu égale à 1. Autrement dit, dans cet intervalle, un doublement du revenu entraîne un doublement des émissions attribuées par le modèle. Cette hypothèse n’a pourtant rien d’évident.

Un individu dont le revenu passe de 30 000 à 60 000 francs annuels ne double pas nécessairement sa consommation matérielle, pas plus que celui dont le revenu passe de 500 000 à un million ne double nécessairement son empreinte carbone ou que celui qui passe de 60 000 à 30 000 trouve la sienne divisé par deux.

Il existe notamment une distinction fondamentale entre revenu, dépense et épargne. La totalité d’un revenu supplémentaire n’est pas nécessairement consommée. De plus, la composition de la consommation importe autant que son volume monétaire. Dépenser une somme donnée dans des services, des déplacements aériens ou des biens manufacturés ne produit pas les mêmes émissions. Cette difficulté est documentée dans la littérature scientifique.

Dans son article de 2022 publié dans Ecological Economics, Antonin Pottier examine environ 80 estimations concernant plus de 20 pays. Il observe que l’empreinte carbone augmente généralement moins rapidement que les dépenses et que l’élasticité par rapport au revenu est inférieure à celle des dépenses. Il conclut que la littérature examinée ne soutient pas l’hypothèse générale d’une élasticité du revenu égale à 1.

Le SEI précise certes que son élasticité effective est généralement proche de 0,82, compte tenu des planchers et plafonds appliqués. Mais cela ne constitue pas une validation empirique de la fonction d’attribution retenue pour chaque catégorie de revenus. Cette hypothèse devient particulièrement problématique lorsqu’Oxfam annonce des comparaisons très précises. Le rapport affirme ainsi que les 0,1 % aux revenus les plus élevés émettraient davantage de CO₂ que les 44 % les plus pauvres de l’humanité. Selon la note méthodologique, les émissions attribuées à ces deux catégories pour 2023 atteignent respectivement 2 361 et 2 312 millions de tonnes de CO₂. L’écart n’est donc que d’environ 2,1 %.

Il est possible que cette comparaison soit correcte. Mais il faut alors établir qu’elle demeure valable lorsque l’on modifie raisonnablement les hypothèses d’élasticité, les seuils utilisés ou les conventions de répartition. À défaut, le chiffre de 44 % doit être compris comme une propriété d’un modèle particulier plutôt que comme une mesure empirique établie avec cette précision. Un possible porté par des hypothèses qui nécessite des preuves.

La question n’est donc pas de savoir si les individus disposant de revenus élevés ont généralement une empreinte carbone supérieure. Plusieurs travaux indépendants soutiennent effectivement cette proposition. La question est de savoir si l’on peut en déduire les proportions exactes publiées par Oxfam. Une hypothèse empiriquement plausible ne rend pas automatiquement exactes toutes les estimations produites à partir d’elle.

4. Revenu, richesse, consommation : des concepts insuffisamment distingués

Une seconde difficulté conceptuelle réside dans l’emploi des catégories économiques. Le revenu d’un individu, son patrimoine et sa consommation désignent trois réalités distinctes. Un individu peut posséder un patrimoine considérable sans percevoir de revenu annuel particulièrement élevé. Il peut également disposer d’un revenu important sans posséder un patrimoine substantiel. Enfin, deux individus disposant de revenus et de patrimoines similaires peuvent avoir des comportements de consommation radicalement différents. Ces distinctions ne sont pas secondaires lorsque l’on cherche à identifier les émissions d’une population.

Un individu qui consacre la totalité de son revenu à sa consommation ne se trouve pas dans la même situation qu’un individu qui en épargne 80 %. De même, le patrimoine constitué d’actifs financiers ne peut être assimilé à la possession de biens matériels immédiatement consommés. Or, Oxfam emploie fréquemment les expressions « les plus riches » ou « les plus pauvres » pour présenter des groupes construits à partir d’une distribution des revenus.

Ces termes ne sont pas nécessairement inexacts dans le langage ordinaire. Ils deviennent toutefois ambigus lorsqu’ils sont employés dans une argumentation prétendant mesurer précisément les contributions individuelles au changement climatique et encore plus quand il y a volonté de guider l’action politique.

Une autre difficulté concerne les émissions dites « de consommation ». Le SEI reconnaît que les données nationales utilisées comprennent également des émissions associées aux dépenses publiques et aux investissements, sans que celles-ci soient systématiquement isolées lors de l’attribution aux individus. L’expression « émissions individuelles de consommation » risque ainsi de donner une représentation trompeuse de ce qui est effectivement mesuré. Il ne s’agit pas uniquement des émissions produites par les décisions de consommation personnelles. Il s’agit également d’une attribution comptable d’émissions appartenant à un ensemble économique plus vaste.

Cela ne rend pas nécessairement l’indicateur inutile. Mais son interprétation exige davantage de prudence et les conclusions tiré de celle-ci encore plus. Les émissions effectivement associées au panier de consommation d’un individu, celles qui lui sont imputées en raison de son revenu et celles qui pourraient être évitées par une modification de ses comportements ne sont pas nécessairement identiques.

5. Du primat supposé de l’offre sur la demande : une étrange conception économique

5.1. Une primauté causale des producteurs insuffisamment démontrée

La difficulté devient particulièrement intéressante lorsque le rapport aborde les émissions liées au patrimoine. Dans son complément français, Oxfam affirme que la propriété du capital confère un pouvoir sur la nature de la production, les méthodes employées et les investissements nécessaires. L’organisation en conclut qu’il serait « plus judicieux d’attribuer les émissions de CO₂ aux propriétaires du capital, plutôt qu’aux consommateurs ». Cette proposition, formulée à la page 8 du complément français, mérite d’être examinée attentivement.

Elle ne se contente pas de proposer un indicateur supplémentaire des émissions associées à la propriété. Elle suggère une priorité dans leur attribution. Or, pourquoi considérer que la propriété des moyens de production constitue un critère plus pertinent que la demande adressée aux producteurs ?

Il est évidemment vrai que les entreprises disposent d’une influence sur leurs méthodes de production et leurs investissements. Mais il n’en découle pas nécessairement qu’elles déterminent seules ce qui est produit, ni que leur contribution causale serait systématiquement supérieure à celle des consommateurs ni même que cette influence est totale et sans risque pour celle-ci. La production marchande dépend également de l’existence de débouchés.

Une entreprise ne produit généralement pas des quantités arbitraires de marchandises indépendamment de leur possibilité d’être vendues. Son activité dépend des prix, des revenus, des préférences des consommateurs, des anticipations économiques et des contraintes institutionnelles. De même, les consommateurs ne déterminent pas seuls l’offre disponible. Leurs préférences s’exercent dans un environnement technologique, infrastructurel et réglementaire qui limite ou favorise certaines possibilités de consommation. Nous nous trouvons donc face à un problème classique d’identification causale.

L’existence d’un pouvoir sur les moyens de production ne démontre pas que la production soit causalement indépendante de la demande, ni que les propriétaires du capital soient les principaux responsables de son volume. Pour examiner cette question, il est utile de revenir à plusieurs traditions de l’analyse économique que le rapport ne confronte pas explicitement.

5.2. La loi de Say et les limites de la formule « l’offre crée sa propre demande »

La formule selon laquelle « l’offre crée sa propre demande » est traditionnellement associée à Jean-Baptiste Say et à sa loi des débouchés. Il faut cependant apporter deux précisions historiques. Premièrement, cette proposition appartient initialement à l’économie politique classique et non à la théorie néoclassique proprement dite. Deuxièmement, son interprétation est discutée dans l’histoire de la pensée économique.

Say défend notamment l’idée que la production permet la formation des revenus nécessaires à l’achat d’autres productions. Il ne s’ensuit pas que toute marchandise produite serait automatiquement achetée, indépendamment de son utilité, de son prix ou des préférences des consommateurs. La formulation devenue célèbre doit beaucoup à la manière dont Keynes a reconstruit et critiqué cette tradition dans sa Théorie générale de 1936.

William Baumol, dans son étude de 1999 publiée dans le Journal of Economic Perspectives, rappelle d’ailleurs que cette formule ne restitue pas exactement l’ensemble de la doctrine de Say. Néanmoins, dans ses interprétations macroéconomiques les plus fortes, la loi des débouchés a été mobilisée pour soutenir l’idée qu’une insuffisance générale de demande ne saurait constituer une limite durable à la production.

Or, si nous retenions une version particulièrement forte de la primauté de l’offre, nous pourrions être tentés de considérer les entreprises comme les agents déterminant fondamentalement les quantités produites. Mais cette conception ne peut être simplement présupposée. Elle est contestée par plusieurs traditions économiques, et notamment par l’économie keynésienne.

Il faut également éviter une confusion supplémentaire : la théorie néoclassique standard des marchés ne suppose pas que l’offre détermine unilatéralement la demande. Dans son modèle élémentaire, les quantités échangées et les prix résultent de la rencontre entre l’offre et la demande. Les producteurs ne possèdent donc pas, par définition, une souveraineté causale sur les consommateurs.

L’interprétation classique forte de la loi de Say, certains modèles macroéconomiques privilégiant les contraintes d’offre et l’analyse néoclassique de l’équilibre des marchés doivent par conséquent être distingués. Ainsi, il serait inexact d’affirmer qu’Oxfam reprend directement un principe constitutif de toute l’économie néoclassique. Mais cela n’élimine pas la difficulté : l’organisation semble privilégier une explication par le côté productif sans fournir de justification suffisante de ce privilège.

5.3. Le modèle keynésien : la production déterminée par la demande effective

Avec John Maynard Keynes, et particulièrement sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie publiée en 1936, nous trouvons une autre conception des relations entre production et demande. Dans le modèle keynésien, la production et l’emploi dépendent fondamentalement de la demande effective anticipée par les entreprises. Cette demande comprend notamment les dépenses de consommation et d’investissement. Dans les présentations macroéconomiques usuelles, elle comprend également les dépenses publiques et la demande extérieure nette.

Il peut ainsi exister une capacité de production disponible qui ne soit pas utilisée faute de demande suffisante. Les entreprises ne produisent pas simplement parce qu’elles disposent des moyens matériels de le faire. Elles produisent parce qu’elles anticipent des débouchés économiquement suffisants. L’implication est importante pour notre sujet. Supposons qu’une entreprise possède les installations nécessaires pour produire un million de véhicules par an. Si la demande ne permet d’en vendre que 500 000, elle n’a généralement aucune raison de maintenir durablement sa production au niveau maximal. Inversement, une augmentation de la demande peut l’inciter à accroître sa production et ses investissements.

Nous pouvons alors concevoir une relation dans laquelle les quantités produites, et donc une partie des émissions associées, dépendent principalement de l’évolution de la demande effective. Dans cette hypothèse, attribuer exclusivement ou prioritairement les émissions aux propriétaires des entreprises reviendrait à minimiser un mécanisme causal essentiel. Il serait pourtant incorrect d’en conclure que Keynes démontre la responsabilité exclusive des consommateurs.

La demande effective comprend aussi l’investissement, lequel dépend largement des anticipations et des décisions des entreprises. Les producteurs sont donc eux-mêmes des acteurs de la demande agrégée. En outre, une variation de la demande ne produit pas nécessairement une variation proportionnelle de la production lorsque les capacités productives sont saturées ou que certaines ressources sont insuffisantes.

L’apport keynésien est ailleurs : il montre que l’on ne saurait tenir le volume de la production pour indépendant de la demande effective, ni considérer l’existence d’une offre comme une explication suffisante de son utilisation. Une analyse des responsabilités climatiques qui ignorerait cette possibilité risquerait de construire une représentation unilatérale du fonctionnement économique.

5.4. Les prolongements postkeynésiens : demande, investissement et croissance

Cette difficulté ne disparaît pas lorsqu’on quitte le court terme pour examiner l’évolution durable de l’économie. Des économistes postkeynésiens, notamment Michał Kalecki et Nicholas Kaldor, ont développé des modèles dans lesquels la demande exerce également un rôle fondamental dans l’investissement, l’accumulation du capital et la croissance.

Dans certaines de ces analyses, une augmentation de la demande stimule l’utilisation des capacités productives et peut conduire les entreprises à investir dans de nouvelles installations. Il est alors possible que l’évolution future de l’offre dépende elle-même de l’évolution présente et anticipée de la demande. Les modèles de croissance tirée par la demande prolongent cette intuition.

Ils ne constituent pas une description universellement démontrée de toutes les économies. Leurs résultats dépendent notamment des contraintes productives, des réactions de l’investissement et du régime de croissance considéré. Mais leur existence suffit à mettre en évidence une possibilité théorique sérieuse : la structure et le volume de la production peuvent être en partie déterminés par la demande, y compris à long terme. Cette possibilité a des conséquences directes sur l’interprétation des émissions de CO₂.

La construction d’une nouvelle usine fortement émettrice peut être une décision d’investissement prise par ses propriétaires. Mais cette décision peut également être une réponse à une augmentation anticipée de la demande pour les produits concernés. Le résultat dépend donc d’une interaction entre plusieurs décisions économiques.

Les modèles postkeynésiens présentent aussi un intérêt particulier pour l’analyse de la distribution des revenus. Chez Kalecki, notamment, la répartition entre salaires et profits influence la demande et l’activité économique. Il devient alors possible d’étudier comment une modification des inégalités de revenus influence la consommation, l’investissement, la production et finalement les émissions.

Une telle approche permettrait d’examiner les mécanismes par lesquels les inégalités économiques contribuent effectivement aux émissions, plutôt que de se contenter de leur attribuer une certaine quantité de CO₂.

5.5. Galbraith : lorsque les producteurs contribuent à créer la demande

Il existe cependant des traditions économiques qui accordent un rôle déterminant aux producteurs dans la formation même de la demande.

John Kenneth Galbraith constitue ici un exemple particulièrement intéressant.

Dans The Affluent Society (1958), puis The New Industrial State (1967), Galbraith critique notamment la représentation traditionnelle selon laquelle les entreprises répondraient passivement à des préférences de consommation préalablement constituées.

Il défend l’idée que les grandes entreprises peuvent contribuer à façonner ces préférences, notamment par la publicité, l’organisation des marchés et la mise en place de systèmes de production et de distribution.

Dans sa critique de la souveraineté du consommateur, l’activité productive ne se contente donc pas de satisfaire des désirs indépendants d’elle. Elle peut participer à leur formation.

Une telle approche pourrait sembler beaucoup plus proche de l’intuition défendue par Oxfam.

Mais il faut relever deux différences importantes.

Premièrement, Galbraith ne reprend pas simplement la loi de Say. La formation des préférences par les entreprises constitue un mécanisme distinct de la proposition macroéconomique selon laquelle la production crée les revenus permettant la demande.

Deuxièmement, Galbraith cherche précisément à identifier les mécanismes par lesquels les grandes entreprises exercent une influence sur les marchés.

L’existence d’une capacité à influencer la demande ne suffit donc pas à établir que toutes les entreprises déterminent effectivement leur demande, ni qu’elles l’influencent dans les mêmes proportions.

Une entreprise bénéficiant d’un pouvoir de marché considérable, disposant d’une forte capacité publicitaire et contrôlant une infrastructure essentielle ne se trouve pas nécessairement dans la même situation qu’une entreprise exposée à une concurrence intense.

Si Oxfam souhaite soutenir une responsabilité particulière des propriétaires du capital dans la formation de la demande pour les produits fortement émetteurs, ce type de mécanisme devrait être étudié.

Il faudrait notamment déterminer si les entreprises ont effectivement orienté les préférences, limité les alternatives disponibles ou organisé des dépendances matérielles qui rendent certaines consommations difficilement évitables.

La conclusion pourrait alors être fondée sur une analyse causale du pouvoir économique, plutôt que sur la seule observation de la propriété du capital.

5.6. L’approche institutionnaliste : la production et la demande ne sont pas indépendantes des structures sociales

Une autre possibilité consiste à refuser de chercher une origine causale unique dans l’offre ou dans la demande. Les approches institutionnalistes et évolutionnistes mettent notamment l’accent sur les interactions entre les entreprises, les consommateurs, les technologies, les institutions et les politiques publiques. Cette perspective apparaît particulièrement pertinente pour les émissions de gaz à effet de serre. Considérons le cas des déplacements automobiles.

Le choix d’utiliser un véhicule thermique dépend certes des préférences du consommateur. Mais il dépend également de l’organisation du territoire, des transports publics disponibles, du prix des véhicules, de l’offre technologique, de la réglementation et des infrastructures existantes. Les décisions de production peuvent avoir contribué à établir certaines de ces contraintes. Les politiques publiques peuvent les avoir renforcées ou corrigées. Les comportements des consommateurs contribuent, en retour, à maintenir ou à transformer le système.

Il ne suffit donc pas d’identifier le propriétaire d’une entreprise automobile pour expliquer l’ensemble des émissions associées aux véhicules qu’elle produit. Il faudrait examiner l’évolution historique et institutionnelle du système de mobilité. On pourrait formuler une analyse analogue pour le chauffage, l’alimentation, le logement ou la consommation énergétique. Dans ces secteurs, les émissions résultent fréquemment de décisions interdépendantes prises par des agents différents, à des moments différents.

Attribuer l’ensemble du résultat à une seule catégorie d’agents peut constituer une convention comptable. Mais cela ne remplace pas une explication des mécanismes responsables de ce résultat.

5.7. Vers une analyse causale véritablement pluraliste

Une approche plus rigoureuse devrait distinguer plusieurs questions. Qui produit matériellement les émissions ? Qui consomme les biens auxquels elles sont associées ? Qui finance les capacités de production ? Qui décide des technologies employées ? Qui détermine ou influence la demande ? Qui dispose de la possibilité effective de réduire ces émissions ? Ces questions ne possèdent pas nécessairement la même réponse.

Prenons une représentation élémentaire des émissions d’un secteur :

Émissions totales = quantités produites × intensité carbone de la production.

Les quantités produites peuvent dépendre de la demande, des coûts et des capacités disponibles. L’intensité carbone peut dépendre des technologies, de l’énergie utilisée, des investissements et de la réglementation. Les mêmes émissions peuvent donc résulter de mécanismes causaux différents. Une augmentation de la demande peut accroître les émissions lorsque les techniques de production demeurent inchangées. Une innovation peut réduire les émissions à production constante. Une modification réglementaire peut transformer simultanément les techniques de production et les comportements de consommation. Pour identifier les responsabilités causales, il faudrait construire des scénarios contrefactuels.

Que se serait-il produit si la demande avait été inférieure ? Si les entreprises avaient adopté d’autres technologies ? Si les propriétaires avaient pris d’autres décisions d’investissement ? Si les pouvoirs publics avaient modifié les règles économiques ?

De tels scénarios peuvent être difficiles à estimer et leurs résultats ne sont pas nécessairement additifs. Mais cette difficulté constitue précisément une raison supplémentaire de ne pas confondre les attributions comptables avec les effets causaux.

Il existe d’ailleurs des travaux d’économie écologique proposant une responsabilité partagée entre producteurs et consommateurs, notamment ceux de Blanca Gallego et Manfred Lenzen, publiés dans Economic Systems Research en 2005. Ces approches montrent qu’il est possible de construire des comptabilités environnementales qui n’attribuent pas nécessairement la totalité des responsabilités à une seule catégorie d’acteurs.

Elles ne résolvent pas automatiquement toutes les questions morales, mais elles offrent une alternative méthodologique pertinente. Une analyse climatique sérieuse ne devrait donc pas commencer par décider à qui les émissions doivent être attribuées. Elle devrait d’abord déterminer quelles relations causales peuvent être identifiées, puis expliquer quels critères normatifs justifient de faire porter certaines obligations à certains acteurs.

6. Quid des politiques ? Le caractère artificiel du revenu comme indicateur de responsabilité climatique

6.1. Le revenu ne mesure pas le pouvoir de décision

Une difficulté supplémentaire apparaît lorsque l’on examine non plus seulement la distribution des émissions, mais les mécanismes politiques qui contribuent à les déterminer. Il est en effet étonnant qu’une analyse accordant autant d’importance à la responsabilité des individus selon leur revenu ne distingue pas davantage cette variable du pouvoir effectif qu’ils exercent sur les structures économiques et institutionnelles.

Le revenu est une grandeur monétaire. Il permet de mesurer certains aspects des ressources économiques dont disposent les individus. Il ne mesure directement ni leur pouvoir de décision, ni leur capacité à modifier les infrastructures, ni leur influence sur les politiques publiques. Or, ces dernières peuvent avoir des conséquences considérables sur les émissions de gaz à effet de serre. Les politiques énergétiques déterminent notamment les conditions de production de l’électricité, les exigences réglementaires et les incitations à investir dans certaines technologies.

Les politiques agricoles influencent les modes de production, les choix d’exploitation, les aides financières, les incitations à développer certaines filières et les conditions d’utilisation des terres. Les politiques de transport et d’urbanisme participent à déterminer la dépendance automobile, la densité des infrastructures, les alternatives disponibles et les distances parcourues quotidiennement. Enfin, les politiques fiscales, commerciales et industrielles peuvent influencer les prix relatifs, les comportements de consommation et les décisions d’investissement.

Ces mécanismes sont abondamment étudiés dans la littérature scientifique. Le sixième rapport d’évaluation du GIEC souligne notamment que les institutions et les politiques publiques jouent un rôle déterminant dans les trajectoires d’émissions, en particulier à travers les infrastructures, les réglementations et les incitations économiques. Une décision publique peut donc avoir des conséquences sur les émissions de millions de personnes sans que son auteur possède nécessairement un revenu particulièrement élevé.

Prenons un exemple hypothétique. Deux individus perçoivent chacun un revenu annuel de 100 000 francs. L’un ne dispose d’aucune responsabilité institutionnelle particulière. L’autre participe à l’adoption d’une réglementation déterminant les normes d’émissions d’un secteur industriel entier. Dans un modèle attribuant les émissions individuelles uniquement en fonction du revenu, ces individus recevront la même estimation, toutes choses égales par ailleurs. Pourtant, leur capacité à influencer les émissions futures peut être radicalement différente.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait attribuer à un responsable politique la totalité des émissions produites sous l’empire d’une réglementation qu’il a contribué à adopter. Une décision publique est souvent collective, contrainte par des institutions, et ses conséquences dépendent de nombreux facteurs indépendants de la volonté de ses auteurs. Mais cette réserve ne supprime pas le problème. Le pouvoir causal d’un individu sur les émissions n’est pas une fonction nécessaire de son revenu. Un indicateur fondé uniquement sur celui-ci est donc incapable de mesurer directement cette dimension de la responsabilité climatique.

Il faut reconnaître qu’Oxfam ne passe pas entièrement sous silence les pouvoirs publics. L’organisation propose elle-même plusieurs interventions fiscales et réglementaires. La difficulté réside plutôt dans l’articulation entre ces propositions et une attribution initiale des émissions fondée sur les ressources économiques individuelles.

6.2. L’élevage : produire beaucoup d’émissions sans disposer d’un revenu élevé

Le secteur de l’élevage constitue un exemple particulièrement révélateur des limites du revenu comme indicateur général des émissions et, plus encore, de la responsabilité climatique. Les activités d’élevage, notamment bovin, produisent des émissions importantes de gaz à effet de serre. Selon les données de la FAO, les émissions mondiales de l’élevage représentaient environ 4,3 milliards de tonnes de CO₂ équivalent en 2023, constituant ainsi la composante individuelle la plus importante des émissions directes des systèmes agroalimentaires recensées dans cette analyse.

Une part importante de ces émissions provient du méthane issu de la fermentation entérique des ruminants et de la gestion des déjections animales. Le protoxyde d’azote constitue également une source importante d’émissions agricoles. Or, les revenus individuels des exploitants agricoles ne sont pas nécessairement élevés.

En Suisse, selon Agroscope, le revenu du travail agricole moyen par unité de main-d’œuvre familiale s’élevait à 59 100 francs en 2024. Il atteignait 44 100 francs dans les régions de montagne, contre 75 300 francs dans les régions de plaine. Ces chiffres ne permettent évidemment pas d’affirmer que tous les éleveurs seraient pauvres. Ils couvrent plusieurs types d’exploitations et le revenu du travail agricole ne doit pas être confondu avec le revenu total du ménage ni avec son patrimoine.

Ils montrent néanmoins que l’activité agricole peut mobiliser d’importants moyens de production et générer des émissions sectorielles significatives sans que les individus qui y travaillent perçoivent des revenus proportionnels à l’importance économique ou environnementale de l’activité. Considérons maintenant une exploitation bovine employant plusieurs personnes et dégageant un revenu relativement modeste pour son exploitant.

Les animaux produisent du méthane. Les engrais et les déjections contribuent aux émissions de protoxyde d’azote. Certaines opérations agricoles nécessitent également des combustibles fossiles. Il est donc possible que l’exploitation soit associée à des émissions de gaz à effet de serre considérables relativement au revenu personnel de son propriétaire. À l’inverse, un individu percevant un revenu particulièrement élevé dans un secteur de services peu intensif en émissions directes peut avoir une activité professionnelle associée à des émissions beaucoup plus faibles. Cela ne signifie pas que son empreinte de consommation personnelle soit nécessairement inférieure à celle de l’éleveur. Il faudrait la mesurer indépendamment. Mais cet exemple suffit à illustrer une distinction fondamentale : La quantité de gaz à effet de serre associée à une activité productive ne dépend pas nécessairement du revenu de l’individu qui l’exerce.

Il faut ici apporter une précision méthodologique indispensable pour éviter d’être malhonnête. Le modèle du SEI mobilisé par Oxfam pour répartir les émissions de consommation ne couvre pas l’ensemble des gaz à effet de serre. Il exclut notamment le méthane, le protoxyde d’azote et les émissions liées aux changements d’utilisation des terres. Les émissions principales de l’élevage ne figurent donc pas dans le périmètre de cet indicateur précis. L’exemple de l’élevage ne constitue, par conséquent, pas une réfutation directe de la relation statistique entre revenu et émissions de CO₂ de consommation à l’intérieur du périmètre étudié. Il démontre plutôt que l’on ne saurait généraliser une relation construite pour un périmètre particulier à l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre et à toutes les formes de responsabilité climatique.

Le problème apparaît lorsque l’on passe d’une estimation des émissions de CO₂ associées aux revenus à une théorie générale de la responsabilité des individus dans le changement climatique. Ces deux objets ne sont pas équivalents.

6.3. L’artificialité des catégories fondées sur le revenu

L’exemple de l’élevage permet de préciser ce que signifie qualifier d’artificielle une distribution fondée sur les revenus. Le terme ne signifie pas que le revenu serait une variable fictive ou qu’il n’existerait aucune relation empirique entre richesse et empreinte carbone. Il signifie que le choix de cette variable, de ses seuils et de sa fonction d’attribution constitue une opération méthodologique conventionnelle.

Une convention peut être utile, reproductible et empiriquement informée sans pour autant correspondre directement à la structure causale du phénomène étudié. Dans le cas présent, le revenu peut être un indicateur pertinent de la capacité de consommation. Il ne constitue cependant pas un indicateur général de l’intensité environnementale des activités productives, du pouvoir institutionnel ou de la capacité à modifier les émissions d’autrui. Le problème peut être illustré par une expérience de pensée.

Imaginons deux sociétés possédant exactement la même distribution des revenus et les mêmes émissions nationales de CO₂ de consommation, mais des structures économiques très différentes. Dans la première, les activités de production sont largement décarbonées et les émissions restantes proviennent principalement de certaines consommations privées. Dans la seconde, les infrastructures énergétiques et industrielles demeurent fortement carbonées, mais la structure des revenus est identique. À supposer que leurs totaux nationaux d’émissions de consommation soient égaux, le modèle d’attribution du SEI produirait la même distribution individuelle estimée. Pourtant, les mécanismes responsables des émissions pourraient différer considérablement. Les politiques pertinentes pour les réduire ne seraient pas nécessairement identiques.

Une comparaison des seuls revenus et émissions attribuées pourrait alors masquer les différences causales les plus importantes. Il apparaît ainsi que la distribution statistique des émissions selon les revenus peut présenter une stabilité artificielle par rapport à des réalités économiques et institutionnelles profondément différentes. Le revenu demeure une variable descriptive possible, mais son utilisation ne dispense pas d’identifier les mécanismes sous-jacents.

Classer les individus selon leur revenu ne revient pas à classer les causes des émissions selon leur importance.

6.4. L’élevage comme produit de décisions politiques

Revenons à l’exemple de l’élevage. L’importance des émissions associées à cette activité ne résulte pas uniquement des décisions individuelles des éleveurs ou des consommateurs de viande et de produits laitiers. Elle dépend également de choix politiques.

Les aides agricoles, les réglementations environnementales, les conditions de commercialisation, les investissements dans la recherche, les politiques commerciales et les objectifs de sécurité alimentaire peuvent influencer la structure et l’évolution des systèmes d’élevage. Il est donc possible qu’une décision politique favorisant durablement certaines pratiques agricoles contribue à maintenir des niveaux élevés d’émissions indépendamment du revenu individuel des exploitants. Inversement, une décision permettant l’adoption de techniques moins émettrices peut diminuer certaines émissions sans exiger une réduction équivalente du revenu des éleveurs.

La relation entre revenu et émissions peut même, dans certains cas, évoluer dans une direction opposée à celle suggérée par une interprétation naïve de la proportionnalité. Supposons qu’une nouvelle technologie réduise les émissions de méthane d’une exploitation tout en améliorant sa productivité et son revenu. Dans cette situation, le revenu augmente tandis que les émissions diminuent.

À l’inverse, une crise économique peut réduire le revenu d’un exploitant sans diminuer immédiatement le nombre d’animaux, les émissions de fermentation entérique ou celles associées aux effluents. Ces possibilités suffisent à montrer que l’élasticité des émissions par rapport au revenu ne constitue pas une loi universelle applicable à tous les secteurs. Le point est particulièrement important pour l’élaboration des politiques climatiques.

Si l’on cherche à réduire les émissions agricoles, la question déterminante n’est pas nécessairement celle du revenu de l’exploitant. Elle peut concerner le nombre et le type d’animaux, leur alimentation, la gestion des effluents, les pratiques culturales, les technologies disponibles ou la demande pour les produits animaux. Une politique définie uniquement à partir du revenu risquerait donc de ne pas cibler directement les mécanismes responsables des émissions. Cela ne signifie pas qu’une politique redistributive serait inutile ou incompatible avec une politique climatique. Elle peut notamment faciliter l’adaptation des exploitations et répartir les coûts d’une transformation du secteur.

Mais la redistribution des revenus et la réduction des émissions demeurent deux objectifs conceptuellement distincts, dont la relation doit être empiriquement établie.

6.5. L’effacement des responsabilités institutionnelles

La critique prend une dimension supplémentaire lorsqu’on considère les infrastructures collectives. Un individu peut dépendre d’un système de chauffage, d’une organisation des transports ou d’un réseau énergétique qu’il n’a pas choisi. Ses émissions peuvent être élevées en raison de contraintes matérielles et institutionnelles, sans qu’il dispose de moyens raisonnables pour les réduire individuellement.

Inversement, une autorité publique peut modifier les conditions de consommation de milliers ou de millions d’individus par une décision concernant les normes énergétiques, la planification territoriale ou les infrastructures. Le revenu individuel ne permet pas de représenter correctement cette asymétrie. Nous retrouvons ici une distinction entre trois types de responsabilité.

  • La responsabilité comptable consiste à attribuer des émissions selon une convention déterminée.
  • La responsabilité causale consiste à identifier les décisions et les événements dont dépend effectivement leur production.
  • La responsabilité institutionnelle ou politique concerne les obligations et les compétences associées à l’exercice d’un pouvoir public.

Ces responsabilités peuvent se recouper, mais elles ne sont pas identiques. Il serait ainsi absurde d’attribuer automatiquement à un ministre toutes les émissions du secteur qu’il administre. Il serait tout aussi problématique de considérer son influence comme négligeable simplement parce que son revenu personnel ne le situe pas parmi les catégories les plus favorisées. Une analyse sérieuse devrait donc examiner le pouvoir effectivement exercé, les alternatives disponibles, les contraintes institutionnelles et les conséquences prévisibles des décisions.

Or, ces dimensions ne peuvent être directement déduites de la distribution des revenus. Il en découle une difficulté plus générale pour l’analyse normative d’Oxfam. Si l’objectif est de déterminer qui doit contribuer financièrement aux politiques climatiques, le revenu et le patrimoine peuvent constituer des critères pertinents de capacité contributive. Mais si l’objectif est d’identifier les causes des émissions, les mêmes critères ne suffisent pas.

Et si l’objectif est de déterminer qui peut les réduire le plus efficacement, il faut encore examiner les pouvoirs de décision et les instruments disponibles. La capacité de payer, la responsabilité de provoquer et la capacité d’empêcher ne sont pas trois propriétés équivalentes. Une politique climatique fondée sur leur confusion risque de traiter un indicateur de ressources économiques comme s’il constituait simultanément une mesure de causalité, de pouvoir et de responsabilité morale.

6.6. Les conséquences épistémiques pour l’évaluation des politiques

Une dernière difficulté apparaît lorsqu’on cherche à évaluer l’efficacité des politiques publiques. Imaginons qu’un gouvernement souhaite réduire les émissions de gaz à effet de serre en s’appuyant sur les résultats d’Oxfam. Il pourrait être tenté de considérer que les individus aux revenus les plus élevés constituent nécessairement la cible principale de toute intervention visant à réduire les émissions. Pourtant, les effets d’une mesure dépendent de ses mécanismes.

Une taxe sur le revenu peut modifier la distribution du pouvoir d’achat sans transformer directement l’intensité carbone de la production. Une réglementation technique peut réduire les émissions d’un secteur sans modifier significativement la distribution des revenus. Une infrastructure de transport public peut réduire les émissions de plusieurs catégories sociales simultanément. Une réforme des incitations agricoles peut modifier les pratiques d’élevage indépendamment du classement des exploitants dans la distribution générale des revenus.

Ces politiques peuvent également interagir : leurs effets ne sont pas nécessairement indépendants ou additifs. Il serait donc méthodologiquement incorrect de déduire directement les effets climatiques d’une politique à partir d’une répartition statistique fondée sur les revenus. Le GIEC souligne d’ailleurs l’importance des combinaisons d’instruments publics et des transformations structurelles pour réduire durablement les émissions. Son sixième rapport présente les politiques réglementaires, économiques, infrastructurelles et institutionnelles comme des mécanismes complémentaires.

Il apparaît dès lors nécessaire de distinguer une étude descriptive des inégalités d’émissions d’une étude causale des instruments permettant de les réduire. La première cherche à déterminer comment les émissions sont réparties selon certains critères. La seconde cherche à déterminer quelles interventions modifieraient effectivement ces émissions. Une distribution statistique fondée sur le revenu peut contribuer à la première question. Elle ne suffit pas à résoudre la seconde. Le véritable risque épistémique serait de transformer une classification socio-économique des individus en une théorie générale des causes du changement climatique, puis en une méthode de sélection des politiques publiques.

7. De la propriété à la responsabilité : une confusion entre attribution comptable et causalité

Cette difficulté apparaît directement dans la méthodologie d’Oxfam. Pour mesurer les émissions des milliardaires liées à leurs investissements, l’organisation leur attribue une fraction des émissions des entreprises correspondant à leur participation au capital. Un individu détenant 20 % d’une entreprise se voit ainsi attribuer 20 % des émissions de celle-ci, sur la base des émissions relevant des scopes 1 et 2.

La règle possède une cohérence comptable. Mais de quelle responsabilité parle-t-on ? Supposons qu’un actionnaire possédant 20 % d’une entreprise vende l’intégralité de ses actions à un autre investisseur. Selon la méthode retenue, les émissions qui lui étaient attribuées disparaissent de son bilan personnel. Pourtant, si l’entreprise poursuit exactement les mêmes activités, ses émissions réelles demeurent inchangées. Ce simple exemple suffit à démontrer que l’attribution comptable ne correspond pas nécessairement à une contribution causale.

De même, la propriété de 20 % du capital n’implique pas nécessairement la possession de 20 % du pouvoir de décision. Les droits de vote, les structures de gouvernance, les accords entre actionnaires et la répartition effective des responsabilités peuvent modifier considérablement ce rapport. La méthode peut donc renseigner sur la concentration du capital associé aux émissions, mais elle ne permet pas de mesurer directement l’influence causale des individus sur ces émissions. Il faut ajouter une difficulté de représentativité.

Sur les 3 428 milliardaires recensés dans la base de départ, l’étude n’en retient que 1 000, notamment en raison de l’exclusion des participations inférieures à 10 % et de l’absence de certaines données environnementales. Les résultats décrivent ainsi un ensemble sélectionné selon des critères de disponibilité des données et de participation au capital. Ils ne représentent pas une mesure exhaustive des émissions associées à l’ensemble des milliardaires.

Ce point n’interdit pas toute utilisation de l’indicateur. Mais il interdit de confondre une mesure conventionnelle de détention capitalistique avec une mesure directe de responsabilité individuelle. Il faut également reconnaître qu’une même émission physique peut faire l’objet de plusieurs imputations comptables : au producteur, à l’investisseur, au consommateur ou à un territoire. Ces perspectives ne doivent pas être additionnées sans précaution.

8. La causalité climatique et les limites des projections

Le rapport s’appuie également sur des travaux de climatologie cherchant à attribuer une partie du réchauffement et des événements météorologiques extrêmes aux émissions des différentes catégories de revenus. Ces travaux méritent d’être distingués des procédures précédentes. Les recherches de Sarah Schöngart et de ses coauteurs, publiées en 2025 dans Nature Climate Change, mobilisent une approche contrefactuelle permettant d’étudier les conséquences climatiques d’émissions attribuées à certains groupes.

Pour Oxfam, de nouveaux calculs ont été réalisés à partir des données allant jusqu’en 2023, avec une configuration de modélisation différente de celle de l’étude initiale. Il s’agit d’une procédure scientifique légitime. Toutefois, les résultats demeurent dépendants des hypothèses utilisées pour construire les distributions initiales d’émissions. Autrement dit, un modèle climatique sophistiqué ne peut pas, à lui seul, corriger les éventuelles erreurs de répartition des émissions utilisées comme données d’entrée.

Il importe donc de distinguer la validité du modèle climatique de celle des imputations socio-économiques sur lesquelles il repose. Une difficulté analogue apparaît dans l’affirmation selon laquelle une seule année d’émissions du 1 % le plus riche entraînerait environ 1,9 million de décès supplémentaires dus à la chaleur. Ce chiffre est construit à partir du coefficient de mortalité du carbone proposé par R. Daniel Bressler en 2021. Il ne correspond pas à un dénombrement de décès observés. Il s’agit d’une projection conditionnelle, obtenue en appliquant à un volume d’émissions un coefficient issu d’un modèle intégré climat-économie.

L’étude de Bressler précise elle-même que ce coefficient dépend fortement des scénarios retenus et comporte une incertitude importante. La note méthodologique d’Oxfam applique en outre une conversion des émissions de CO₂ en CO₂e avant d’utiliser le coefficient de mortalité. Or le coefficient publié par Bressler porte sur une tonne marginale de CO₂. La compatibilité de cette conversion avec le coefficient employé nécessiterait donc une justification spécifique.

Le problème n’est pas qu’il soit interdit de produire des projections de mortalité. Ces projections peuvent constituer des instruments importants de décision publique. Le problème survient lorsque leur présentation efface la différence entre un nombre attendu dans un modèle et un nombre de morts empiriquement constaté. La précision arithmétique d’un résultat ne constitue pas une garantie de précision empirique.

9. Les inégalités économiques expliquent-elles les dommages climatiques ?

Oxfam défend également l’idée que les catastrophes climatiques aggravent les inégalités économiques et que celles-ci augmentent en retour la vulnérabilité des populations. Cette proposition bénéficie d’éléments empiriques sérieux. Il existe notamment une association entre inégalités de revenus et mortalité lors de certaines catastrophes. Une étude de Sara Lindersson et de ses coauteurs, publiée en 2023 dans Nature Sustainability, examine 573 grandes inondations survenues dans 67 pays à revenu intermédiaire ou élevé entre 1990 et 2018. Les chercheurs mettent en évidence une association entre les inégalités économiques et la mortalité liée aux inondations, y compris après contrôle de plusieurs variables.

Mais les auteurs reconnaissent explicitement que leur étude observationnelle ne permet pas d’établir une relation causale. Il faut donc éviter de transformer une corrélation statistique en mécanisme causal universel. La vulnérabilité aux catastrophes dépend de nombreux facteurs : localisation, qualité des constructions, infrastructures, politiques d’urbanisme, accès aux soins, capacités d’évacuation, systèmes d’alerte, richesse disponible et organisation des secours. Le revenu peut exercer une influence sur plusieurs de ces facteurs. Mais il ne saurait être systématiquement considéré comme leur cause fondamentale.

Deux populations présentant des niveaux d’inégalité similaires peuvent subir des conséquences très différentes en fonction de leur exposition aux risques et de la qualité de leurs infrastructures. Inversement, une population relativement égalitaire peut subir d’importantes pertes si elle demeure exposée à des risques particulièrement élevés. Il faut enfin distinguer l’inégalité économique de la privation fondamentale. Une différence de revenu n’est pas nécessairement équivalente à une différence de capacité à satisfaire les besoins essentiels. Un individu disposant de revenus modestes peut bénéficier d’un logement sûr, d’infrastructures efficaces et d’un accès satisfaisant aux soins. Un autre, disposant de revenus supérieurs, peut demeurer particulièrement exposé à certains risques.

Pour examiner la distribution des dommages climatiques, il paraît donc indispensable de mesurer directement les privations et les vulnérabilités concernées, plutôt que de faire du revenu leur indicateur universel. Cela ne revient pas à nier l’importance des inégalités économiques. Cela revient à refuser de les substituer aux phénomènes précis que l’on cherche à expliquer.

10. Les catastrophes enrichissent-elles réellement les élites ?

Le titre du rapport contient une proposition qui mérite une attention particulière : les catastrophes climatiques contribueraient à enrichir une minorité privilégiée. Pour défendre cette thèse, Oxfam construit notamment un échantillon de 217 entreprises appartenant à des secteurs fortement émetteurs ou participant à la prévention, à la réparation et à la reconstruction après des catastrophes.

L’organisation observe que plusieurs grands gestionnaires d’actifs détiennent des participations dans ces deux catégories d’entreprises. Mais quelle conclusion pouvons-nous légitimement tirer de cette observation ? Qu’un investisseur puisse détenir simultanément des participations dans des entreprises pétrolières et des entreprises de reconstruction ne démontre pas que les catastrophes climatiques provoquent son enrichissement.

Pour établir une telle relation, il faudrait montrer que les catastrophes augmentent effectivement la rentabilité ou la valorisation des entreprises concernées, puis déterminer quelle part de cette augmentation bénéficie aux investisseurs et quelle part provient directement de ces catastrophes. Il faudrait également distinguer les gestionnaires d’actifs de leurs clients. Les premiers ne sont pas nécessairement les bénéficiaires économiques finaux des investissements qu’ils administrent.

Plus fondamentalement, il existe une différence entre tirer un revenu d’une activité rendue nécessaire par une catastrophe et bénéficier causalement de la catastrophe elle-même. Un médecin qui soigne des victimes d’une épidémie ne peut pas, pour cette seule raison, être considéré comme un bénéficiaire net de l’épidémie. De même, une entreprise qui reconstruit des logements détruits peut fournir un service socialement nécessaire sans que son activité implique une exploitation nuisible des victimes.

Il existe certainement des cas de profits abusifs, d’exploitation de situations d’urgence ou d’appropriation contestable moralement de ressources après des catastrophes. Mais ces phénomènes doivent être démontrés par des observations spécifiques. Une autre donnée du rapport illustre cette difficulté : Oxfam indique que la fortune réelle des milliardaires du secteur agroalimentaire aurait augmenté d’environ 134 milliards de dollars entre 2020 et 2026.

Même si ce calcul est exact, il ne permet pas de déterminer quelle proportion de cet enrichissement serait causée par les catastrophes climatiques. Cette progression peut résulter de nombreux facteurs : évolution des prix, changements de valorisation financière, croissance des entreprises, transformations sectorielles ou modification de la composition de la population étudiée. Constater une augmentation du patrimoine dans un monde affecté par des catastrophes n’équivaut pas à démontrer un enrichissement causé par ces catastrophes.

Cette distinction paraît pourtant indispensable lorsqu’une relation causale constitue l’une des propositions principales d’un rapport.

11. De la description à la condamnation morale : le problème normatif

Une dernière difficulté concerne l’emploi du concept d’injustice. Que certaines populations contribuent davantage au réchauffement climatique et que d’autres en subissent davantage les conséquences peut constituer un constat empirique. Mais ce constat ne suffit pas, en lui-même, à démontrer une injustice. Pour cela, il faut expliciter les principes normatifs employés.

L’injustice peut être conçue à partir de plusieurs critères : responsabilité dans la production d’un dommage, capacité à le prévenir, obligation de réparation, égalité des droits, distribution des ressources ou protection des besoins fondamentaux. Ces critères ne conduisent pas nécessairement aux mêmes conclusions. Un individu peut contribuer davantage à certaines émissions sans avoir eu la possibilité effective d’éviter les comportements correspondants. Un autre peut disposer d’un pouvoir considérable pour réduire les émissions d’une entreprise tout en ayant une consommation personnelle relativement modeste.

La responsabilité causale, la responsabilité morale et la capacité contributive doivent donc être distinguées. Il serait également nécessaire d’examiner les conséquences des politiques proposées. Supposons qu’une redistribution des revenus réduise certaines inégalités économiques. Cela ne suffit pas à démontrer qu’elle réduira proportionnellement les émissions ou les dommages climatiques.

Il faut étudier les effets de cette redistribution sur la consommation, la production, les investissements et les possibilités d’adaptation. De même, une politique climatique peut réduire efficacement les émissions sans modifier substantiellement la distribution des revenus. Une autre peut réduire les inégalités de revenus tout en produisant des effets climatiques faibles. Il n’existe donc aucune identité nécessaire entre réduction des inégalités économiques et réduction des émissions. Nous retrouvons ici le problème classique du passage de l’être au devoir-être.

Aucune description de la distribution des émissions, même parfaitement exacte, ne peut déterminer à elle seule ce que les institutions doivent faire. Il faut pour cela défendre explicitement des principes normatifs et démontrer que les instruments proposés permettent effectivement de satisfaire ces principes. La difficulté du rapport est moins de défendre une certaine conception de la justice climatique que de ne pas toujours distinguer suffisamment cette conception des résultats empiriques censés la soutenir.

12. Un problème supplémentaire de contrôle des résultats

La rigueur méthodologique exige également de vérifier la cohérence arithmétique des affirmations publiées. Le complément français du rapport contient à cet égard une erreur particulièrement révélatrice. Il y est affirmé que les jets privés français auraient émis, en six minutes, davantage de CO₂ que la moitié de la population française en une année entière. Or le même document estime les émissions annuelles de ces jets à 326 972 tonnes de CO₂. Réparties sur une année, elles représentent environ 3,7 tonnes pour six minutes. Le document estime parallèlement les émissions annuelles moyennes d’une personne appartenant à la moitié la plus pauvre de la population française à 3,8 tonnes de CO₂, et indique que cette catégorie comprend environ 34 millions de personnes. Cette moitié de la population représente donc environ 129 millions de tonnes de CO₂ par an dans les estimations utilisées.

L’affirmation publiée est ainsi mathématiquement fausse. La comparaison des six minutes correspond approximativement aux émissions annuelles d’une personne de cette catégorie, et non à celles de l’ensemble de la catégorie. Il s’agit vraisemblablement d’une confusion rédactionnelle et donc d’une erreur plus qu’une volonté de trompé. Mais son ampleur interroge les procédures de vérification d’un document qui entend précisément éclairer le débat public à partir de comparaisons quantitatives.

La présence d’une erreur arithmétique ne suffit évidemment pas à invalider l’ensemble du rapport. Elle constitue néanmoins un motif supplémentaire d’exiger une distinction rigoureuse entre les données, les calculs et les formulations destinées au public.

13. Conclusion

Il serait excessif de conclure que le rapport d’Oxfam ne possède aucune valeur scientifique ou politique. Plusieurs des phénomènes qu’il décrit sont effectivement documentés : les émissions de gaz à effet de serre sont inégalement réparties, les revenus élevés sont généralement associés à des empreintes carbones plus importantes et les dommages climatiques dépendent en partie des ressources disponibles pour s’en protéger.

Mais reconnaître ces phénomènes ne revient pas à accepter les procédures statistiques, les conclusions causales et les interprétations normatives produites à leur sujet. Les principales difficultés du rapport peuvent être ramenées à cinq problèmes fondamentaux.

Le premier est celui de la construction statistique. Une partie des inégalités d’émissions est estimée à partir d’une relation supposée entre revenu et émissions. Or, la vraisemblance générale de cette relation ne garantit pas la validité des proportions exactes produites par le modèle.

Le deuxième est celui de l’attribution causale. La distribution comptable des émissions selon la consommation, le revenu ou la propriété du capital ne permet pas, sans hypothèses supplémentaires, d’identifier la contribution causale des différents acteurs. Le rapport tend ainsi à rapprocher des concepts qu’il faudrait distinguer : émettre, consommer, posséder, décider, provoquer et pouvoir empêcher.

Le troisième est celui de la conception économique implicite. En privilégiant l’attribution des émissions aux propriétaires du capital, Oxfam semble présupposer une priorité causale des décisions productives sur la demande. Or, cette priorité est loin d’être établie. Elle rencontre des objections aussi bien dans la tradition keynésienne que dans les modèles postkeynésiens de croissance tirée par la demande. D’autres traditions, notamment celles de Galbraith et des institutionnalistes, invitent à examiner les mécanismes par lesquels producteurs et consommateurs s’influencent mutuellement.

Le quatrième est celui de l’artificialité du revenu comme indicateur général de responsabilité climatique. Les revenus individuels ne mesurent directement ni les émissions des activités productives, ni le pouvoir institutionnel, ni l’influence sur les politiques publiques. L’exemple de l’élevage révèle cette difficulté : une activité peut être associée à d’importantes émissions de gaz à effet de serre sans que les personnes qui l’exercent disposent de revenus proportionnellement élevés. Plus généralement, une décision politique peut modifier les émissions d’un secteur entier indépendamment du revenu individuel de ses auteurs. Il paraît donc problématique de traiter la distribution des revenus comme si elle constituait simultanément une mesure des émissions, de leur origine causale et des capacités individuelles à les réduire.

Le cinquième est celui de l’interprétation normative. Une distribution inégale ne constitue pas en elle-même une démonstration d’injustice, pas plus que la concentration des émissions ne suffisent à déterminer les instruments politiques les plus efficaces pour les réduire.

Ces difficultés sont d’autant plus importantes que les résultats présentés sont destinés à intervenir directement dans le débat politique.

Les statistiques ne deviennent pas fausses du seul fait de leur utilisation militante. Mais leur emploi militant ne dispense nullement de préciser leurs hypothèses, leurs limites et les incertitudes qui les accompagnent. Il faut enfin éviter une confusion plus profonde encore : celle qui consiste à croire qu’un modèle scientifique peut démontrer la validité de ses propres présupposés simplement parce qu’il produit des résultats précis et cohérents.

Une construction statistique peut être parfaitement cohérente tout en représentant imparfaitement la réalité. Elle peut être reproductible sans être suffisamment validée. Elle peut fournir une estimation utile sans démontrer la causalité qu’on lui attribue. Il en va de même d’une conception économique. La possibilité de construire un système comptable attribuant les émissions à certains agents n’établit pas que ces agents en soient les causes principales. Et l’existence d’un pouvoir économique ne permet pas de déterminer automatiquement l’ampleur de ses effets.

La critique épistémologique du rapport d’Oxfam ne consiste donc pas à nier les inégalités climatiques. Elle consiste à demander que leur description satisfasse les exigences ordinaires de la connaissance scientifique. Car une thèse ne devient pas plus vraie lorsqu’elle sert une cause que nous jugeons souhaitable. Et la défense de cette cause ne gagne rien, du point de vue de la connaissance, à traiter comme démontré ce qui demeure hypothétique.


Références principales

Rapports et méthodes

Économie et histoire de la pensée économique

  • Say, J.-B. (1803). Traité d’économie politique.
  • Keynes, J. M. (1936). The General Theory of Employment, Interest and Money, chapitre 3, « The Principle of Effective Demand ».
  • Galbraith, J. K. (1958). The Affluent Society. Houghton Mifflin.
  • Galbraith, J. K. (1967). The New Industrial State. Houghton Mifflin.
  • Baumol, W. J. (1999). « Retrospectives: Say’s Law ». Journal of Economic Perspectives, 13(1), 195–204. DOI.
  • Sawyer, M. (2012). « The Kaleckian Analysis of Demand-Led Growth ». Metroeconomica, 63(1), 7–28. DOI.
  • Gallego, B. et Lenzen, M. (2005). « A Consistent Input–Output Formulation of Shared Producer and Consumer Responsibility ». Economic Systems Research, 17(4), 365–391. DOI.

Inégalités, climat et agriculture

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